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L’Europe est-elle essentiellement antisémite ?


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Milliere Guy - samedi 03 janvier 2004


Bien qu’il soit écrit dans un style abscons qui pourra rebuter le lecteur, le dernier livre de Jean-Claude Milner apporte une grille de lecture essentielle pour qui veut comprendre l’Europe qui se construit aujourd’hui.

L’Europe, dit Milner, se veut être la réalisation de l’idéal de la société moderne tel qu’il s’est trouvé défini dans les années 1789-1815 : une société dont tous les membres doivent appartenir pleinement au corps social, une société qui, pour cela, doit éliminer l’exception, « une société illimitée ». Éliminer l’exception, c’est éliminer les différences, les aspérités, l’histoire, les nations, la mémoire peut-être. Aujourd’hui, l’Europe élimine tout cela. Mais l’élimination a commencé bien plus tôt.

Au XIXe siècle, le « problème juif » se pose. Jusque-là, le juif était exclu, ghettoïsé : désormais ce n’est plus concevable (ce serait tellement contraire à la perspective de « société illimitée » qui se dessine). Il faut inclure : la classe porteuse de la modernité étant la bourgeoisie dit Milner, « la solution définitive du problème juif est le devenir bourgeois-cultivé des juifs ». L’inclusion semble fonctionner jusqu’au moment où surgit l’antisémitisme moderne : le juif ne peut être inclus, il est d’ailleurs, irréductible, déraciné. La Première Guerre Mondiale, dit Milner, vient fracturer tout cela. Elle est le deuil provisoire de l’illimité, le retour de l’archaïsme. Ce qui va transcender le retour de l’archaïsme et permettre la fin de la guerre, ce sera la technique. Le fascisme, le nazisme, selon Milner seront retour au projet d’inclusion, retour à la société illimitée, retour à l’idée que si le juif ne peut décidément être inclus, il doit être éliminé.

La « solution finale » sera la mise en œuvre technique de l’élimination : « le juif, écrit Milner, est celui pour qui la chambre à gaz a été inventée ». La chambre à gaz se comprend dans la perspective de la guerre, ajoute-t-il, mais surtout de « la paix que la guerre prépare et qui doit être judenrein ». L’après Seconde Guerre Mondiale va reposer sur une fiction : la défaite du Reich. La réalité, dit Milner (qui n’est pas juif), est qu’Hitler a accompli l’essentiel de ce qu’il voulait accomplir. L’immense majorité des juifs qui y vivaient ont quitté l’Europe, soit parce qu’ils sont morts, soit parce qu’ils sont partis. Il devient possible de reprendre la construction de la société illimitée, sans problèmes puisqu’il n’y a plus guère de juifs…

La naissance d’Israël en 1947 va, en ce contexte, constituer une « divine surprise », permettre à l’Europe de ne pas porter la « marque indélébile du Zyklon B » : l’extermination n’a pas été accomplie puisque des juifs se battent et survivent au Proche-Orient, ailleurs, loin d’Europe.

Quelques décennies plus tard, les paramètres vont changer. L’élimination des aspérités reprend. Une ère nouvelle s’ouvre comme une page blanche. Une mythologie européenne se met en place comme « unique rouage du consensus ». Les frontières s’effacent. L’unité avance. La paix perpétuelle s’inscrit au centre de l’horizon et « elle est un processus qui ne peut s’achever que par la compréhension complète de l’adversaire ». L’Europe va rencontrer au fil du temps un autre illimité : l’illimité musulman. Une insertion réciproque, depuis, s’opère, dit Milner. Les intrus structurels intolérables dans cette insertion réciproque : les États-Unis, qui ne s’inscrivent pas dans la logique de la page blanche et du consensus totalisant. Et Israël, bien sûr, sur qui l’Europe et l’islam font peser tout le poids de l’opprobre. Les États-Unis ne peuvent être éliminés : l’Europe peut au moins espérer les « européiser ». Israël non seulement peut, mais doit être éliminé pour que le rêve européen se construise. L’Europe n’en a pas fini avec ses penchants criminels, non…


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