Milliere Guy - mercredi 19 juillet 2006
Il est bel et bon que Jacques Chirac ait décidé de commémorer le centième anniversaire de la réhabilitation du capitaine Dreyfus. On peut néanmoins légitimement se demander si les valeurs énoncées dans ce discours comme constituant des « idéaux de la république » sont effectivement vivantes aujourd’hui. L’existence d’une certaine liberté de la presse a permis au « J’accuse » d’Émile Zola d’avoir, voici un siècle, le retentissement qu’il a eu. Combien d’informations en cette année 2006 sont occultées, passées à la lessiveuse du politiquement correct, et restent ignorées du grand public ? Combien de dossiers, à peine ouverts, se trouvent-ils refermés ?
La justice au début du vingtième siècle, au moment de l’affaire Dreyfus, était, en France, asservie à la « raison d’État » : elle l’est vraisemblablement un peu moins de nos jours, mais les dénis de justice, les jugements partiaux et politisés, les affaires classées sans suite restent innombrables. La présomption d’innocence si souvent évoquée reste, de façon presque constante, foulée aux pieds.
Comme l’a dit Jacques Chirac, l’affaire Dreyfus a vu émerger en France l’idée d’« intellectuels » et de grandes consciences, mais si, au temps de Dreyfus, des intellectuels français se sont situés courageusement dans le camp de la justice, de la vérité et des droits de l’homme, force est de constater qu’une grande majorité des mêmes intellectuels français ou de leurs descendants n’ont cessé ensuite de succomber aux pires tentations idéologiques et ont titubé d’aveuglement totalitaire en aveuglement totalitaire : le temps n’est pas si éloigné où, à Paris, on proclamait fièrement qu’il valait mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Raymond Aron. Entre les deux guerres mondiales, et des années 1945 aux années 1980, la tentation totalitaire dénoncée par Jean-François Revel a régné souverainement.
Enfin, il ne faut pas oublier que l’antisémitisme virulent qui régnait en France au moment de « l’affaire » n’a pas disparu avec la réhabilitation d’Alfred Dreyfus. Dans les années 1920-1930, l’Action française, Léon Daudet, Charles Maurras, avaient un auditoire considérable. Léon Blum fut combattu non seulement parce qu’il était socialiste, mais aussi parce qu’il était juif.
Pendant l’ère pétainiste, des auteurs tels que Brasillach, Rebatet ou Céline ont connu un succès considérable, et jusqu’à ce jour, bien peu semblent prêts à dire que la rédaction de textes tels que Bagatelle pour un massacre constitue une salissure indélébile et disqualifiante sur la réputation de l’auteur du « Voyage au bout de la nuit ». L’antisémitisme s’est calmé ensuite en France, mais il n’a jamais disparu. Sa vieille forme d’extrême-droite a reflué, mais de nouvelles formes sont apparues, versions islamiques, versions gauchistes dont Dieudonné représente la pointe avancée, versions plus consensuelles regroupées autour de « l’antisionisme » faisant que, le plus « naturellement » du monde, on continue, en France, souvent, à traiter Israël comme un État entièrement à part.
Non seulement il existe un écart entre les valeurs évoquées dans son discours par Jacques Chirac et la réalité de la France d’aujourd’hui, mais il manquait à mes yeux une autre dimension au discours de Jacques Chirac : une dénonciation des prolongements de l’antisémitisme sous toutes ses formes dans la société française aujourd’hui.
Une fois de plus, on a condamné une manifestation de l’antisémitisme passé. On a fait comme s’il s’agissait d’un épisode révolu et comme si on pouvait tourner la page. Voici peu, Ilan Halimi a été enlevé, torturé et assassiné parce qu’il était juif, à Paris. Plus récemment encore, des noirs antisémites, la tribu Ka, ont déferlé, écumant de haine, rue des Rosiers.
Dans diverses librairies islamistes françaises, on vend « Le protocole des sages de Sion ». Au moment où j’écris ces lignes, Israël, une fois de plus, doit se battre pour sa survie face à des gens imprégnés d’antisémitisme, qu’ils soient membres du Fatah, du Hamas, du Hezbollah ou quelqu’autre milice islamo-fasciste, et ces gens imprégnés d’antisémitisme trouvent de nombreux défenseurs en France. Ces défenseurs d’antisémites, aujourd’hui, ne valent moralement pas mieux que ceux qui vociféraient voici un peu plus d’un siècle contre Alfred Dreyfus. Ce devrait être dit…
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