Bonnal Nicolas - lundi 14 février 2011
Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. (Jean, 8, 7.)
Julian Assange gêne le système. Julian Assange publie des dépêches diplomatiques américaines (certains les trouvent osées, moi pas ; mais passons). Il le fait sur un site nommé Wikileaks. Le site Wikileaks prospère, Assange devient riche et célèbre.
Julian Assange est aussi bel homme. Il est un peu naïf ; il succombe à la tentation de quelques renardes et il se retrouve en prison pour un bail, accusé de viol. Viol au-dessus d’un nid de cocus, pourrait-on dire ; car Julian Assange a posé les pieds là où il ne fallait pas.
Il y a dix ans, Philippe Muray écrivait dans une de ses chroniques que l’on allait voter le couvre-feu pour les hommes en Suède, après dix heures du soir. J’avais cru à un canular, avant de vérifier.
Le principe de précaution devait s’appliquer à la lettre : et comme violer une femme, en Suède, signifie lui faire l’amour (à elle de se plaindre pour viol après), voire lui passer à côté, on ne saurait prendre meilleure décision. On m’a parlé ensuite de ces cours dans les universités américaines où l’on explique aux filles comment se défaire du harcèlement sexuel, c’est-à-dire de la présence masculine. Jacques Julliard a aussi remarqué un jour que les plaignantes en cas de viol étaient généralement, en Amérique, les petites amies de leurs fiancés. C’est comme l’augmentation du nombre de plaintes pour viol ou pour violence conjugale en France : on découvre soudain grâce à la loi pharisienne que l’on est battue ou violée, et systématiquement, et constamment, par son propre mari, l’homme que l’on avait choisi d’épouser et d’aimer. Cela aide à récupérer plus de pépites en cas de divorce. Il y a aussi cette histoire pas très drôle d’un ingénieur argentin qui retourne à Miami vingt ans après pour se faire accuser de viol par la fille de la famille qui l’avait hébergé. Il attend son procès, comme tout le monde. Car en démocratie, on fait Kafka partout.
Cette guerre de tous contre toutes et vice versa témoigne d’une entropie historique classique : à l’interdit d’interdire de mai 68 et des révolutions sexuelles succède une sévérité juridique sans égale qui frappe tous les domaines de la vie quotidienne (boire, manger, fumer, conduire, s’amuser, faire l’amour, discuter), tout comme à la grande libération de 89 succède la grande Terreur et sa guillotine, tout comme à la grande révolution prolétarienne succèdent Staline, le Goulag et les famines ukrainiennes. Je pense aussi au procès de Socrate et à la tyrannie démocratique des Trente, trente ans après Périclès tout de même. On ne saurait trop recommander aux Egyptiens de se hâter vers la démocratie : ils en recueilleront à fond tous les fruits, avec de nouveaux conseillers américains qui produiront des dettes publiques et juridiques.
L’affaire Assange est tout de même admirable, si elle ôte l’envie d’aller visiter la Suède ; elle rappelle aussi les accusations d’Outreau dans notre bon vieil hexagone. Assange va perdre des millions et des années pour prouver qu’il n’a rien commis de répréhensible : mais c’est la loi suédoise, la loi démocratique qui est répréhensible ; et comment faire contre une loi folle, des juges et des témoins de mauvaise foi ? Car enfin, si seul le témoignage verbal de la victime autoproclamée suffit, quel coupable n’ira pas en prison ? Et que faudra-t-il faire ? Appeler Voltaire, comme pour l’affaire Callas ? A ce propos, on rappellera les innombrables procès intentés depuis trente ans contre l’église catholique romaine, seule force, disait encore Muray, jugée menaçante pour l’empire planétaire mondialisé.
Aujourd’hui, Don Quichotte serait poursuivi pour tentative de destruction d’éoliennes écolos ; Dulcinée porterait plainte pour harcèlement, le cheval Rossinante se trouverait un avocat pour se plaindre de sa selle et de son avoine, et Sancho Pança vendrait sur le web les meilleures pages de ses mémoires à venir, où il expliquerait que son maître est un grand malade mental.
On comprend en tout cas qu’en répandant ainsi la terreur, la nouvelle démocratie planétaire nous coupe toute envie de discuter, de contester, ou de se rebeller. Le juridisme assassin est là pour nous calmer, et l’on rappellera qu’une bonne partie des révolutionnaires français, des assassins nazis, des bolcheviks aussi en étaient, des avocats, des procureurs : ils allaient nous apprendre à vivre et à marcher au pas de loi. La tyrannie postmoderne n’a rien inventé : elle utilise le droit pour persécuter l’être humain, pas pour le défendre. Grâce à son ange exterminateur, Assange va nous assagir un peu plus.
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