Dumait Alain - samedi 31 janvier 2004
Il nous est arrivé de dire, dans ces colonnes, qu’il fallait tenir Jean-Pierre Raffarin pour un homme de centre gauche et nous avons tenté, sans esprit polémique, d’expliquer pourquoi. Sachez, pour votre information, que l’intéressé se dit lui-même être tout simplement de gauche. C’est ce qu’il a eu l’occasion d’indiquer lors d’un débat organisé, la semaine dernière, par le journal « Le Monde », à Paris, au théâtre du Rond Point. Son modèle politique s’appelle Pierre Mendès-France. Son philosophe préféré se nomme Edgar Morin (lequel lui soufflerait même, selon lui, ses « raffarinades » ; exemple : « la crise du développement, c’est le développement de la crise »…). Il s’estime même plus à gauche que les Premiers ministres socio-démocrates Tony Blair et Gerhard Schröder.
C’est cet homme-là qui s’est engagé à réformer l’assurance maladie dont les pertes abyssales sont aussi asymptotiques : deux milliards d’euros de déficits en 2001, six milliards en 2002, onze milliards en 2003, quatorze ou quinze en 2004.
Il y a donc urgence. Mais on a commencé par prendre tout son temps. La réforme qui avait été promise pour l’automne 2003 a, en effet, été repoussée à l’automne 2004 pour cause d’élections générales…
Du coup, les rapports d’experts s’additionnent. On avait déjà eu celui de Rolande Ruellan, sur la gouvernance de la Sécurité sociale ; puis celui d’Alain Coulomb sur « la médicalisation de l’objectif national des dépenses maladie » ; et un troisième de Jean-François Chadelat, sur le partage des rôles entre assurance maladie obligatoire et assurance complémentaire. Un quatrième rapport a été remis solennellement le vendredi 23 janvier, au ministre de la Santé par Bertrand Fragonard, 63 ans, ancien directeur de la Caisse nationale d’assurance maladie dans la période 1997-1998 et évidemment, énarque, de la Cour des Comptes.
Ce document qui, avec les annexes, fait un peu plus de 500 pages, n’est pas inutile à lire car il comporte toutes sortes d’indications précises et précieuses, nécessaires pour l’établissement d’un diagnostic honnête.
Mais on aura remarqué que les commentaires des médias ne portent pas sur ce diagnostic, et à peine sur les mesures suggérées, mais tendent presque tous à souligner l’unanimité qui aurait présidé à ce travail, issu pourtant d’une Commission comportant 53 membres, au point que Jean-François Mattéi a cru pouvoir parler d’un « consensus partagé ».
Le point le plus important qui ressort d’emblée du rapport Fragonard, c’est que l’architecture générale de notre système d’assurance maladie, dont les principes ont été posés par une Ordonnance du 4 octobre 1945, ne sera pas remise en cause. Car, selon la langue de bois en usage dans ce pays depuis près de soixante ans, « l’assurance maladie constitue un de nos grands succès collectifs… C’est aujourd’hui un de nos biens le plus précieux… Il faut s’attacher résolument à améliorer le fonctionnement du système… L’existence d’un financement socialisé appelle un discernement et une optimisation qui relèvent d’une exigence éthique » (extraits de la première page de la synthèse dudit rapport).
Quant aux propositions concrètes contenues dans ce document, elles vont toutes, sans exception, dans le sens d’une plus grande collectivisation et d’une restriction encore accrue aux libertés des malades et de tous les professionnels du secteur de la santé.
Du côté des recettes, même les démentis officiels solennels concernant l’augmentation prochaine de la CSG s’entendent comme des confirmations. Tandis que du côté des dépenses, il n’est question que de rationnement, rationnel et autoritaire. Il serait temps, selon les technocrates de la Commission Fragonard, de mesurer l’efficacité des thérapies, de rembourser les bonnes et de ne plus rembourser les autres… Il serait temps de lutter contre le nomadisme des malades car, figurez-vous, il leur arrive de consulter plusieurs médecins et d’hésiter parfois entre une thérapie ou une autre. Pour un peu, on aurait envie de dire, avec MM. Fragonard et Mattéi : « Salauds de malades ! »…
En vérité, avec la branche maladie de la Sécurité sociale, comme d’ailleurs avec les autres, nous avons simplement un monstre collectiviste, fondé sur un principe erroné - « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » - qui ne relève d’aucune réforme, d’aucun bricolage, dont l’inefficacité et l’injustice sont toutes entières inhérentes à l’irresponsabilité qui est à la base même du système.
Pourtant, plus encore que tous les autres, les besoins des individus en matière de santé doivent relever de leur entière responsabilité. Parce que ma vie, mon corps m’appartiennent, à moi et à nul autre. Ce qui n’exclut évidemment aucune forme de mutualisation ni aucune technique d’assurance. Il n’y a aucune raison pour que le secteur de la santé, en totalité, ne soit pas soumis aux règles efficaces du marché.
Mais cela n’a évidemment rien à voir avec le sauvetage de la Sécurité sociale « que le monde entier nous envie »…
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