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L’euro ne peut plus être sauvé


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Gérard Jean Pierre - mardi 01 juin 2010

euro
Par Jean-Pierre Gérard
Ancien membre du Conseil de la Politique Monétaire
Vice Président de Debout la République

Beaucoup pensent et expriment l’idée et la volonté que « l'Europe peut encore sauver l'euro». Personnellement je pense que dans la situation actuelle cette question est déjà dépassée. Non seulement l'euro ne peut survivre à la situation actuelle, mais encore son abandon est aujourd'hui le seul moyen de conserver les quelques acquis de la construction européenne depuis 1957.

Lorsque j'étais au conseil de la politique monétaire, de 1994 à 2000, c'est-à-dire au moment même de la construction de l'euro, j'avais attiré l'attention sur le fonctionnement tout à fait particulier de ce qui constituait à l'époque le serpent monétaire, (voire en particulier mon interview dans Libération du 28 Avril 1997). Il était en particulier extrêmement clair que lorsque le dollar se dépréciait, alors les tensions sur les monnaies européennes étaient à leur maximum et dans de nombreux cas ont contraint les pays les plus faibles à dévaluer. C'est ce qu'on appelait à l'époque les dévaluations compétitives de la lire, de la livre, de la peseta ou de l'escudo. À l'inverse, lorsque le dollar se réappréciait, alors, comme par enchantement, on voyait l'ensemble des monnaies européennes réintégrer le serpent.

Ceci s'explique bien sûr en termes macroéconomiques par la compétitivité relative des différents pays, mais bien plus encore par les structures des productions dans les différents pays. Ainsi, dans le cas de la France, on avait constaté, et j'avais constaté personnellement (car mon passé d’industriel m’y rendait peut-être plus sensible), que la structure de nos activités productives était plus proche de celle des États-Unis que de celle de l'Allemagne. En d'autres termes, si le dollar se dépréciait, cela signifiait que nos activités perdaient brutalement une compétitivité de l'ordre de 20 à 30 points, alors que les entreprises allemandes étaient proportionnellement moins touchées.

Cette évolution était rigoureusement indépendante de l'évolution des compétitivités entre la France et l'Allemagne. Ainsi j'avais pu affirmer que le taux de change relatif entre la France et l'Allemagne était à peu près correct, mais que nos structures industrielle et agricole, dans la mesure où elles étaient plus sensibles à la valeur du dollar, se trouvaient fragilisées lors de la dépréciation de cette monnaie. Contrairement à ce qu'on me disait souvent, cette sensibilité ne se trouvait pas seulement sur les exportations vers la zone dollar, mais aussi à l'intérieur de l'Europe. En particulier, si l'Allemagne trouve intérêt à acheter beaucoup plus en Chine, aux États-Unis ou dans l'ensemble de la zone dollar qu'en Europe, les Allemands n'auront (et n’ont eu dans le passé et même ces derniers temps) aucune hésitation. En revanche, si le dollar a une valeur plus élevée, alors les Allemands non seulement achèteront des produits à l'intérieur de l'Europe, mais cela permettra aussi aux entreprises européennes non allemandes de vendre à de meilleurs prix, et ainsi de mieux préparer l'avenir grâce à une capacité bénéficiaire sensiblement améliorée..

Ce qui était vrai lorsque les monnaies pouvaient varier dans une fourchette de plus ou moins 15 %, continue d'être vrai lorsque la fourchette est réduite à 0 % comme c'est le cas avec l'euro. La seule différence, c'est que les tensions qu'on constatait au travers des monnaies, doivent trouver un autre exutoire. Et cet exutoire, c'est l'emploi.

On ne dira jamais assez combien la sous-évaluation du dollar, dans les premières années de l'euro, a anesthésié l'ensemble des responsables de la Banque centrale européenne, en leur faisant croire que l'euro était capable de résister à toutes les tensions. À cette époque c'était évident : ainsi, avec une parité de 0,84 euros pour un dollar, il n'y avait pas beaucoup de problèmes pour être compétitif au sein de la zone euro face aux produits provenant des zones dollar ou yuan (encore qu’avec la Chine, ce n’est pas un écart de 30% qui améliorerait la situation).

Progressivement, le dollar est passé de 0,84 à 1,30 pour atteindre 1,45. Indépendamment de toute dérive inflationniste dans chacun des pays membres de la zone euro, et ceci de manière différenciée, il était évident que les tensions allaient devenir très fortes. (Je rappelle que j’avais attiré l'attention de mes collègues du conseil sur ce point et en particulier lors d’une rencontre informelle à la Bundesbank, et que certains d’entre nous avions émis un certain nombre de doutes auprès des dirigeants de celle-ci, mais à l'époque je m'étais fait rabrouer pour dire des choses qui n'étaient pas politiquement correctes.)

On insiste à mon avis beaucoup trop sur le comportement des peuples qui n'a malheureusement pas changé. Certes, il est vrai que le comportement des peuples constitue une tendance lourde dont il est suicidaire de ne pas vouloir tenir compte. Et cela aggrave la situation due aux disparités structurelles.

Je persiste donc à penser que c'est moins le comportement inflationniste des peuples qui influencent l'euro, et beaucoup plus les structures industrielles et agricoles. Il est vrai que ces structures ont des liens très étroits avec le comportement inflationniste (parce que c'est l'industrie qui permet de mieux maîtriser l'inflation que les services), mais il s'agit bien là de problèmes de structure.

Les différents pays européens, par définition, doivent être complémentaires. Ils serait complètement stupides que nous fabriquions tous la même chose, à savoir des biens d'équipement, comme l'Allemagne. Au contraire, c'est notre diversité qui fait notre richesse collective au sein de l'Union européenne. À vouloir ignorer cette diversité et surtout ne pas lui permettre de survivre en mettant des conditions draconiennes au fonctionnement des économies nous conduit à tourner le dos délibérément à une construction européenne harmonieuse. J'affirme clairement qu'il est indispensable que nous soyons complémentaires et non semblables.
La conséquence directe en est que nous ne pouvons pas fabriquer la même chose et qu'il faut établir, au travers des structures économiques, une solidarité européenne sans faille. Cela revient à dire que tous les pays devraient à un moment ou à un autre se poser la question de savoir s'ils doivent acheter européen, avant d'acheter chinois, américains, japonais (à cet égard on s’étonne que le nationalisme économique des Allemands, si fort lorsqu’il s’agit d’entreprises allemandes, soit jeté aux orties dès qu’il s’agit d’entreprises européennes non allemandes). Cette question, qui ne se pose pas – ou de manière moins forte –lorsque le dollar est correctement évalué, se pose inévitablement lorsque le dollar est fondamentalement sous-évalué.

Dans la situation actuelle, nous n'avons pas beaucoup le choix. À avoir suivi une banque centrale européenne complètement folle dans ses choix, à nous être gargarisés d'un euro surévalué alors qu'en fait, ils valorisait essentiellement les économies proches de l'Allemagne, capable d'acheter indifféremment soit en Europe, soit dans le reste du monde, en fonction de la valeur du dollar, nous avons été amenés à accepter des délocalisations à un rythme que jusqu'à présent nous n'avions pas connu et dont l'effet sur les emplois a été très largement sous-estimé par les enquêtes de l'INSEE, qui ne tiennent aucun compte des effets multiplicateurs d'emplois, comme cela a été démontré lors du colloque du 10 avril de Debout la République sur l’emploi et le pouvoir d’achat .

Il devenait évident, surtout dès lors que la crise financière avait obligé les Etats à accroître très sensiblement leur endettement, que la situation n'était plus tenable.

Tout ce qui avait été fait avec la construction de l'euro a été détruit en quelques jours. Par l'entêtement des banquiers centraux incapables de comprendre les mécanismes de l'économie, par la rapacité des banquiers qui n'ont été sauvés de la banqueroute que par les contribuables, nous nous trouvons aujourd'hui dans une situation absolument insurmontable si nous entendons conserver l'euro.

J'affirme clairement qu'il est essentiel de sortir de l'euro et de reprendre à la base toute cette partie de la construction européenne. À ne pas vouloir le faire et à vouloir sauver l'euro à tout prix, non seulement on tuera l'euro, mais il y a de fortes chances aussi qu'on tue la quasi totalité des acquis européens.

Alors organisons la retraite, c'est-à-dire la sortie de l'euro (ce qui n'est pas glorieux mais qui préserve l'essentiel), plutôt que d'avoir une déroute de la construction européenne dont je pense malgré tout qu’elle arrivera tant je suis convaincu de l’incapacité de toute la structure européiste à penser une Europe autre que celle à laquelle les peuples européens ont dit non en permanence.


Jean-Pierre Gérard
Paris le 26 Mai 2010

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