Pagès-Schweitzer Jean-Pierre - samedi 10 avril 2004
En octobre 1993, j'étais exclu de l'École Pratique des Hautes Études (EPHE), Ve section - Sciences Religieuses, par le Prof. Pierre Géoltrain, directeur d'études (origines du Christianisme). Motif : « Se permet de remettre en question l'historicité de Jésus ».
Je fus donc contraint d'aller poursuivre mes recherches à Rome, à l'Institut Biblique et à « l'Urbaniana », avec l'un des grands spécialistes du judéo-christianisme, le Prof. Emanuele Testa (auteur de « La Fede della Chiesa Madre di Gerusalemme » - 1992).
À l'occasion de la sortie du film - très controversé - de M. Gibson, et prenant le risque de m'attirer les foudres de la « Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi » (ex-Inquisition), je récidive : les Juifs n'ont pas pu faire crucifier Jésus de Nazareth par les Romains, parce qu'il n'a jamais existé !
Je rappellerai tout d'abord, à toutes fins utiles, l'une des règles fondamentales de la recherche « historique » : la charge de la preuve incombe à celui qui affirme et non à celui qui nie. En d'autres termes, je n'ai pas à prouver la non-existence de Jésus : il appartient à ceux qui voudraient nous en convaincre d'en rapporter la preuve.
D'un point de vue purement académique, c'est-à-dire faisant abstraction de toutes considérations religieuses ou théologiques, le problème de l'historicité de Jésus porte essentiellement sur des questions de critique littéraire.
Contrairement à ce que prétendent, depuis des siècles, les Églises Chrétiennes, les Évangiles, qu'ils soient « canoniques » ou « apocryphes », ne constituent nullement, du point de vue littéraire, des récits « historiques » ou des « témoignages de témoins oculaires » : il s'agit en fait d'un genre littéraire très particulier - mais aussi très courant, dans les milieux juifs (et judéo-chrétiens) des premiers siècles de notre ère : le midrash.
Ce mot signifie en hébreux : commentaire, recherche exégétique (de la racine « deresh » : chercher, fouiller), mais la meilleure traduction est probablement celle de Pierre Géoltrain qui intitula son recueil d'études sur les écrits non canoniques : « La fable apocryphe » (1990).
Les midrashim sont en effet des « fables » théologiques - par opposition aux fables « morales » de M. de La Fontaine. Ils n'avaient donc, originellement, aucune prétention historique. Il s'agit de « spéculations » sur la venue éventuelle du messie (Héb. : Mashiah - Grec : Christos), basées sur les nombreux textes vétéro-testamentaires traitant de ce thème fondamental (je dirais même, du thème le plus fondamental du judaïsme) qu'est le messianisme (dont les avatars modernes se sont appelés « communisme », « trotskisme », et aujourd'hui « alter mondialisme »).
La tâche de ces rabbins, auteurs de midrashim, était d'autant plus facilitée qu'il existait à l'époque des « florilèges messianiques », dont vingt et un fragments furent retrouvés à Qumram (cf. A. Dupont-Sommer : « Les Écrits Esséniens découverts près de la Mer Morte » - 1959).
En fait, tous les détails des paroles prononcées et des actes accomplis dans le Nouveau Testament par Jésus, ont leur source dans l'Ancien Testament ; et les auteurs des écrits attribués à Matthieu, à Marc, à Luc ou à Jean (pour les « canoniques »), mais aussi à Jacques, à Barthélémy, à André ou à Philippe (pour les « apocryphes »), se trahissent souvent en plaçant à la fin d'un épisode de ces « romans de Jésus-le-Messie », la fameuse formule : « Et impleta est scriptura » (et ainsi fut accompli ce que dit l'Écriture), suivie généralement de la citation elle-même (« testimonia »).
Il suffit donc de « chercher » et de « fouiller » (Héb. Midrash) l'Ancien Testament et l'on retrouvera, par exemple, pratiquement tous les détails de la « Passion » dans le Psaume 22 (« Ils ont percé mes mains et mes pieds », « Ils se partagent mes vêtements et tirent au sort ma tunique ») - y compris le « Eli, Eli, lama Sabachthani » de la neuvième heure ! (Mt 27 : 46)
Les trente pièces d'argent de Judas ainsi que le champ du potier proviennent de Zacharie 11:12-13.
Quant à ce qui ne se trouvait pas dans la Bible, les très prolifiques auteurs de ces midrashim n'hésitaient pas à l'inventer, afin de répondre à la curiosité de leurs lecteurs : ainsi les auteurs des Évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) ayant omis de donner un nom à leurs « Rois Mages » (que les Évangiles appellent simplement « Mages » - Latin : Magi, Grec : Magoï), un auteur prit l'initiative de les baptiser Gaspard, Melchior et Balthasar…
Je tiens à préciser dès maintenant qu'il ne s'agissait nullement de malhonnêteté de la part des auteurs de midrashim : tout le monde, à l'époque, savait pertinemment qu'ils ne faisaient pas la relation de faits passés, mais qu'ils spéculaient sur des faits à venir.
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