Lance Pierre - mercredi 30 août 2006
Je ne suis pas suspect d'une admiration excessive pour les décisions politiques de Jacques Chirac, et nos lecteurs savent que je n'ai pas de mots assez durs pour fustiger, par exemple, son projet démentiel de faire entrer la Turquie en Europe, que je juge bien proche de la haute trahison. Je suis donc d'autant plus à l'aise pour reconnaître qu'il a fort bien conduit nos affaires dans le conflit du Liban, et je trouve assez simplistes certains commentaires de lecteurs ou de rédacteurs parus dans nos colonnes à ce propos, et qui sont empreints de manichéisme et d'idées préconçues. Je crois que Jacques Chirac est parvenu à satisfaire toutes les parties prenantes, y compris celles qui se garderont de l'avouer.
Examinons les faits : Dans le but de rétablir la paix au Liban, la France a fait mine de se hâter… mais avec une lenteur calculée. Moins ostensiblement que Bush, mais avec tout autant de réalisme, Chirac savait parfaitement que rien n'arrêterait les Israéliens tant qu'ils n'auraient pas atteint leurs principaux objectifs, à juste raison d'ailleurs. Le gouvernement français est et a toujours été parfaitement informé de ce qui se passe au Liban, pays avec lequel le nôtre a des liens étroits de toute nature. Aussi est-ce seulement après un mois de combats que la France, qui n'a jamais vu d'un bon œil l'implantation du Hezbollah au Liban, a fait monter la pression au Conseil de Sécurité de l'ONU. Et l'on a vu se réaliser un accord franco-américain que bien peu osaient espérer.
Le travail de Jacques Chirac a été facilité par l'évolution de la situation elle-même. En effet, si les Israéliens ont remporté une incontestable victoire, il s'en faut de beaucoup qu'elle ait été aussi complète qu'ils l'auraient souhaitée. Cela tient au fait que les gens du Hezbollah leur ont opposé une résistance inattendue et bien menée, tandis que l'armée israélienne n'a pas fait preuve elle-même d'une compétence militaire très remarquable. Aussi, le moment est arrivé où le gouvernement israélien a compris qu'il était temps d'arrêter les frais et de se retirer sans perdre la face, ce que lui offrait à point nommé la résolution 1701 du Conseil de Sécurité. Et je ne doute pas un instant que le Premier ministre israélien ait fait savoir au Président américain qu'il ne verrait pas d'inconvénient à ce que soient acceptées les propositions françaises.
De son côté, le Hezbollah, très durement éprouvé, n'ignorait pas qu'il risquait l'écrasement total s'il ne cessait pas ses envois de roquettes et ne baissait pas les armes. Toutes les conditions étaient donc réunies pour que l'accord se réalise, car il retirait à tout le monde une épine du pied.
C'est alors que Jacques Chirac a exercé un subtil “chantage” pour que d'autres pays européens s'engagent dans la force internationale, afin que la France ne soit pas seule à assumer cette situation périlleuse. Il a annoncé l'envoi de 200 soldats seulement (c'était un peu ridicule, car il aurait pu dire 500 avec le même effet), ce qui sema l'inquiétude dans tous les esprits, chacun comprenant qu'une paix aussi fragile ne tiendrait pas longtemps si la frontière israélo-libanaise n'était pas “tamponnée” par une armée onusienne suffisamment étoffée. Le Président français a obtenu gain de cause et plusieurs contingents européens se préparent à gagner le Liban. Du coup la France y envoie, non plus 200, mais 2 000 hommes.
Le bilan de la crise libanaise se résume donc ainsi : Israël a montré sa force et sa résolution à ne plus tolérer d'attaques et va voir sa frontière protégée ; le Hezbollah a pris des coups mais va se reconstituer avec l'argent du pétrole arabe qui lui est généreusement distribué ; le Liban a récupéré le territoire dont il était exclu depuis quarante ans au sud du fleuve Litani ; les États-Unis ont soutenu Israël aussi longtemps que nécessaire ; la France a joué un rôle diplomatique majeur et confirmé son statut de médiateur incontournable entre l'alliance USA/Israël et l'Islam.
Contrairement à ce que d'aucuns prétendent, la France n'est en aucune façon une alliée inconditionnelle des pays arabes. Elle s'efforce seulement de ne pas trop s'engager dans l'un ou l'autre camp et juge au coup par coup. Cette doctrine du non-engagement n'a pas été inventée par Jacques Chirac, mais par Charles de Gaulle, et elle a fait de la France le pays le mieux capable de préserver la paix du monde.
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