Bonnal Nicolas - lundi 03 mai 2010
Dividimus muros et moenia pandimus urbis.
Enéide, 2, v.234.
Je ne sais si nos élites ont relu Goscinny (on ne leur parlera pas de Virgile), mais on leur citera nûment le vers de l'Enéide : « Timeo Danaos et Dona ferentes », je crains les Grecs, même (surtout) s'ils apportent des cadeaux. Et on se rappellera aussi que la Grèce conquise avait conquis son farouche vainqueur…
Les Romains savaient à quoi s'en tenir sur les Grecs, et nos ancêtres aussi, qui, de Paris, Rome ou Moscou, apprirent toujours à se méfier de Byzance, de ses ors et de sa bureaucratie dissolue si semblable d'ailleurs à celle de Bruxelles.
Nous devons aux Grecs anciens beaucoup d'études barbantes, liées au préjugé snob dont parlait Herbert Spencer il y a un siècle et demi, ou au « préjugé classique » que dénonçait Guénon il y a un siècle. Car enfin, nous nous sentons comme une obligation de déférence, alors que nous devons aux Grecs l'essentiel de nos cauchemars, des mythes familiaux infects et assassins au cannibalisme des cyclopes, en passant par l'entropie démocratique ou impérialiste.
On n'a qu'à relire Thucydide pour s'en rendre compte. La démocratie – et c'est la route qu'elle prend en ce moment – n'était en aucun cas le sommet, ou l'akmè, comme dirait Aristote, de la civilisation grecque, bien plus, comme l'avait vu Platon, le prélude au déluge, pardon, à la catastrophe. La démocratie corrompue et assistée de Clisthène et de Périclès, avec ses réformes incessantes, ses guerres à la noix et son impérialisme répugnant (je pense au racket de la Ligue de Délos ou au génocide des Meleiens victimes de la real Politik athénienne).
La seule chose positive que nous aurions pu prendre des Grecs aurait pu être la science alexandrine, mais finalement nous n'en saisîmes jamais l'essence et nous restâmes durant mille ans dans les « ténèbres » du moyen âge. Pour me résumer, et sans vouloir plus provoquer qu'à l'accoutumée, je dirais que l'héritage grec est discutable, et que nous aurions fort bien pu nous passer de l'esprit de la tragédie.
Je relisais récemment l'Iliade, et je me demandais finalement pourquoi les Troyens font rentrer le cheval de Troie dans leurs murs ; car ni le twister, pardon la péripétie du meurtre du pauvre Laocoon, ni la bigoterie païenne, ni le reste n'expliquent cette erreur tragique : les Troyens veulent mourir. Du cheval de Troie au chemin de croix, il n'y a qu'un pas.
Ils veulent mourir parce qu'ils sont socialistes, que le socialisme au sens post-moderne est une culture de la mort, et que donc il faut faire rentrer le cheval dans la Cité ; tout comme il faut faire rentrer trente millions d'immigrés pour ne leur fournir aucun travail, ni aucune intégration.
Ulysse employé par Goldman Sachs
Notre Europe (relisez le mythe d'Europe chez les Grecs, il est édifiant et refroidissant) a ainsi fait rentrer dans son espace un tas de pays incapables, sous-doués, qui apprirent ensuite à vivre au-dessus de leurs moyens. Grâce à la Grèce et à ses déficits cyclopéens, grâce à Ulysse, employé par Goldman Sachs, l'euro est en train de couler, et il se pourrait bien que nous ne nous en remettions jamais. La presse socialiste crie après l'Allemagne, seul pays vertueux de la meute, et demande plus d'aide, sachant qu'il faudra ensuite l'accorder aux rentrés de la promotion socialiste des années 80, le Portugal et l'Espagne, qui virent les prix de leurs actifs immobiliers se multiplier par vingt en vingt ans, et leur industrie locale s'écrouler : là aussi, on avait goûté aux délices de Capoue.
Mais quels délices ? Personnellement, et avant l'euro, et avant la déconstruction européenne, j'avais connu la Grèce à trois euros la nuit ; aussi n'avais-je pas été étonné d'apprendre que pendant les ruineux jeux olympiques (encore une imprudente reprise du modèle…), on payait 70 euros pour un couchage en dortoir ou 400 euros pour une chambre deux étoiles. On comprend que les autochtones (encore un mot grec) aient craqué comme Crésus pour l'Europe socialiste qui leur promettait un enrichissement si facile.
Mais à force de vouloir tout transformer en or comme le roi Midas, on se retrouve sans pactole mais avec des oreilles d'âne. Et la construction européenne, aussi absurde et nulle qu'on pouvait la rêver (elle rappelle cette histoire racontée par un idiot… et qui ne signifie rien), risque bien de se terminer en tragédie. J'aurais un faible pour une tragédie d'Euripide, que je trouve plus moderne et petite-bourgeoise que ses deux grands prédécesseurs. Enfin, j'attends avec impatience la liquidation de l'euro, invention démoniaque, pour racheter du mark allemand. Nous sortirons enfin du serpent monétaire européen, qui nous étrangle depuis trente ans, comme les serpents de ce pauvre Laocoon.
…et monstrum infelix sacrata sistimus arce.
Enéide, v. 245.
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