Sadot Philippe - dimanche 15 janvier 2006
Dernièrement, un député et journaliste libanais est tombé dans une véritable embuscade causant sa mort et celle de son chauffeur ainsi que de son garde du corps. La personnalité et les circonstances de la mort de Gébrane Tuéni résument à elles seules la cause de cet assassinat, et permettent de pister quelques commanditaires. G. Tuéni a été assassiné dans l’explosion d’une charge piégée au passage de sa voiture. La bombe, estimée à cinquante kilos de TNT, était placée dans une voiture stationnée dans une petite ruelle de la zone industrielle de Mkallès, à l’est de Beyrouth. La Range Rover blindée dans laquelle se trouvaient les trois passagers a été touchée de plein fouet par le souffle de l’explosion et projetée dans un ravin, cent mètres plus bas. Trente autres personnes ont été blessées. Les auteurs de l’attentat avaient visiblement placé Tuéni sous une étroite surveillance pour savoir qu’il empruntait ce chemin tous les matins, presque à la même heure. Plus troublant encore, Tuéni venait de rentrer la veille au soir d’un séjour d’une semaine à Paris. Ce qui prouve que les assassins disposaient d’une logistique et de moyens importants ; seuls des services gouvernementaux sont capables de monter des attentats aussi ciblés. Alors lesquels ? Tous les regards se dirigent vers la Syrie, ancienne puissance tutélaire du Pays des cèdres pendant plus de trente ans, impliquée selon la Commission de l’ONU dans l’assassinat de l’ex-Premier ministre Rafic Hariri en février 2005. Retirée militairement parlant, Damas a des alliés puissants au Liban pouvant agir à sa place : le Hezbollah, bien que possédant des députés, dispose d’une infrastructure para-militaire conséquente pour monter un coup de ce genre, épaulé par les services secrets syriens toujours implantés à Beyrouth et heureux de se débarrasser de ce chrétien influent. La confession chrétienne de Gébrane Tuéni peut être un des premiers paramètres du meurtre. La communauté chrétienne, autrefois influente au Liban, a été décimée lors de la guerre civile de 1975 à 1991, et purgée après les Accords du Taëf de 1991, officialisant la tutelle de Damas sur le pays pour sa participation au côté de la coalition lors de la deuxième guerre du Golfe (1990-1991) : massacre de dizaines de partisans du Général Aoun, exfiltré par des commandos de marine français de l’ambassade de France. Ces chrétiens, pour les composantes musulmanes pro-syrienne ou pro-iranienne sont le bras de l’Occident et donc d’Israël en terre d’Islam, et doivent par conséquent disparaître ! Journaliste et PDG de l’un des plus importants quotidiens arabophones du Liban, An-Nahar, il représentait la liberté d’expression et la démocratie dans une région qui ne les pratique pas, ou sous étroite surveillance. En effet, le Liban d’avant 1975, était avec l’État hébreu, les seuls véritables démocraties du Moyen-Orient ; et la démocratisation d’un pays arabe comme le Liban serait une plaie pour les capitales environnantes comme Damas, Ryad, La Caire… et Téhéran, dont les pouvoirs sont maintenus par des mains plus ou moins fermes. Si la mise en place de la pluralité politique en Irak se fait sous contrôle étranger, celle du Liban se réalise par elle-même, et prouve donc au monde arabe que la démocratie n’est pas un modèle uniquement européen, mais peut aussi être universel… Ainsi, le Liban entièrement démocratisé pourrait devenir le centre de tous les opposants aux régimes en place de la région : le meurtre de Gébrane Tuéni, journaliste chrétien est donc également un avertissement pour tous ceux qui tenteraient de se heurter à la chape de plomb moyen-orientale… Député grec-orthodoxe anti-syrien sur la liste du Courant du Futur, de Saad Hariri, il avait déclaré alors : « Nous jurons par le Dieu tout-puissant, musulmans et chrétiens, de rester unis jusqu’à la fin des temps en défense du Liban bien-aimé », avertissement en demi-teinte à Damas et aux Libanais eux-mêmes pour ne pas se déchirer de nouveau, prélude en 1976 à l’intervention syrienne. Plus proche de nous, en septembre 2005, à un correspondant de l’AFP: « Le régime syrien sait qu’il joue son va-tout et il est prêt à le jouer même au prix de nouveaux assassinats », pressentiment puisque le 12 décembre dernier, un énième chrétien tombait au nom de son pays, mais aussi d’une certaine vision du monde dont seuls l’Occident et Israël dans cette région, sont les promoteurs et les défenseurs: la Liberté…
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