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La Tradition et l’Angleterre des conservateurs initiatiques


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Bonnal Nicolas - lundi 16 mai 2011

tradition
Le dernier mariage royal aura montré au monde qu’en Angleterre la tradition, même médiatique, tient toujours. L’Angleterre a pourtant été la mère de toutes les innovations du dernier millénaire : le parlement, la démocratie, le capitalisme, la mondialisation colonialiste, le socialisme réformiste, la techno-science, le politiquement correct plus récemment, tout en est venu, pour le meilleur et rarement pour le pire (tout au plus pourra-t-on dire pour le plus médiocre).

Mais le vieux pays éternellement évolutif a aussi évité les démons idéologiques de la modernité, le communisme, le fascisme, ou même l’antisémitisme idéologique qui est à la racine des deux mots évoqués. Il est demeuré conservateur, tory, comme on dit là-bas, en écoutant les sages recommandations de
Disraeli à ses coreligionnaires. C’est en Angleterre que Hayek avait trouvé refuge et théorisé sa critique de l’Etat moderne omniprésent. Et c’est Angleterre qu’Orwell ou Huxley avaient décrit les menaces qui pesaient sur les temps futurs : la liquidation de l’intimité sur fond de spectacle total et l’altération scientifique de l’humanité.

En même temps, Old England a su préserver jusqu’à une date très récente les acquis, le confort, et l’humeur même de sa précieuse civilisation. Les gens de droite lui doivent ainsi la dernière musique classique, la dernière littérature d’aventures initiatiques, le dernier grand cinéma de spectacle. On citera par exemple l’immense Ralph Vaughan Williams, Delius ou Holst pour la musique, CS Lewis, Cooper Powys ou Chesterton pour la littérature, David Lean, Michael Powell ou même Ridley Scott pour le cinéma. Les amateurs rappelleront aussi les exceptionnelles séries british des sixties comme Chapeau melon, Le prisonnier ou bien sûr Amicalement vôtre, déjà recensé ici. Albion est ainsi ce dernier refuge, que j’avais décrit dans mon livre sur Tolkien, pour les conservateurs initiatiques, exception britannique entre toutes.

Mais qu’est-ce que c’est, un conservateur initiatique ? Un gentleman de droite avec des messages codés. On reconnaîtra dans le conservateur initiatique un peu du Bohemian tory de Russell Kirk, mais il est plus que cela. Il est un mixte de magicien et de logicien, comme l’avait vu André Maurois dans un essai inspiré et maîtrisé, il tient de l’elfe et du hobbit…

Un peu en marge de la société de son pays mondialisé et progressiste, le conservateur initiatique est – était – un jeune oxonien ou un vieil érudit aux bonnes manières, un patriote courageux, un époux honorable, un père exemplaire, un habitué de la bière, des pipes et des clubs, un amateur de folklore et de germanité, sans que ces goûts culturels entraînent chez lui un quelconque syndrome politique. C’est un amateur du paysage britannique traditionnel, de sa dimension préhistorique, de ses merveilles médiévales, de ses enchantements mystérieux qui inspiraient Conan Doyle ou Bram Stoker. Le conservateur initiatique croit comme Tolkien à la fraternité des gentlemen, et cette foi lui permet d’agir mondialement, comme le grand Kipling ou John Buchan nous invitent à le faire. Exception britannique à lui tout seul, à la fois homme politique de haut rang et écrivain de génie, Buchan est l’auteur des 39 marches que sir Alfred Hitchcock, autre conservateur initiatique, avait immortalisé au cinéma.

Je recommande avec ferveur l’ensorcelante musique de Ralph Vaughan Williams, saxon pétillant, qui à l’instar de Tolkien était passionné de folklore. Vaughan Williams s’est inspiré de la Bible, de la nature britannique, des guerres aussi pour réaliser une œuvre néo-classique merveilleuse qui nous fait oublier toutes les horreurs (à commencer par l’automobile, dirait Tolkien) du siècle passé. Gentleman consommé, il ne perdait jamais son sang-froid, n’affolait jamais son auditoire et se plaisait parfois à libérer son « tempérament malveillant », comme disait un critique musical d’alors. Je laisserai le mot de la fin au colonel Bramble : alors que les Allemands bombardent la cathédrale de Reims et qu’il parle avec ses commensaux de pêche à la truite, il se demande angoissé si ces nouveaux barbares n’en viendront pas à mettre un hameçon au bout de leur canne à pêche…

On espère, mais pas trop, qu’il restera encore de cette Angleterre-là, celte, sereine et hauturière, dans le royaume uni pollué et politiquement corrigé de Tony Blair, le censeur de la chasse au renard, et ses vizirs du Richistan.


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