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La Turquie doit entrer dans l’Europe


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Milliere Guy - dimanche 26 décembre 2004


Le débat concernant l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne ne peut être abordé que si on le met en perspective. Se posent, non pas une seule et simple question - voulons-nous ou non de la Turquie? -, mais plusieurs questions : quelle Europe voulons-nous ? sommes-nous dans un conflit de civilisations  ? quel islam voulons-nous en Europe ?
La première question peut trouver deux réponses : soit nous voulons une Europe puissance politique et diplomatique avec, à terme, ses propres forces armées, soit nous voulons une Europe grand marché, vecteur d’ancrage démocratique, de dissémination du droit, plurielle, souple, partie intégrante d’une civilisation occidentale qui inclut aussi l’Amérique du Nord, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, etc.
Si nous voulons une Europe puissance politique, l’entrée de la Turquie est inconcevable. La Turquie deviendra effectivement le pays prééminent et dominant de cette Europe. La dissolution de l’Europe sera un risque clair. Si nous voulons une Europe grand marché, l’entrée de la Turquie ne pose aucun problème. La Turquie est déjà, depuis 1996, partie intégrante du marché européen. Le désir d’Europe de la Turquie l’ancre dans la démocratie et dans le respect du droit qui ont fait, en quelques années, des progrès considérables.
En termes de défense, la Turquie est depuis cinquante ans membre de l’OTAN. La Turquie est un allié important de tout l’Occident en ce qu’elle est l’alliée des États-Unis et d’Israël. Elle est même un meilleur allié des États-Unis et d’Israël que la France. Ne voulant pas d’une Europe politique et diplomatique, considérant que la constitution européenne proposée est fondamentalement contraire aux valeurs libérales qui sont les miennes, étant pour une Europe grand marché et non pour une Europe unifiée découplée d’avec les États-Unis, proche des dictatures arabes et hostile à Israël, je suis pour l’entrée de la Turquie en Europe, et ce pour les mêmes raisons que George W. Bush, Tony Blair et Silvio Berlusconi.
Je laisse de côté volontairement les positions de Chirac, qui veut l’entrée de la Turquie sans sembler comprendre ses réelles conséquences.

Y a-t-il un conflit de civilisation ?


Deuxième question : si nous raisonnons en termes de conflit de civilisation, nous devons rejeter la Turquie et nous devons considérer que nous sommes en guerre contre l’ensemble du monde musulman, ce qui implique qu’on dise clairement qu’on est en guerre avec plus d’un milliard d’êtres humains, dont six millions en France.
Si nous voulons être plus raisonnables, nous devons plutôt dire que nous sommes dans une bataille pour le cœur de l’islam. Les élections au suffrage universel en Afghanistan et bientôt en Irak, l’initiative pour un grand Moyen-Orient de l’administration Bush, le récent sommet de Rabat, sont des éléments cruciaux de cette bataille.
L’ouverture à la Turquie, pays imprégné d’un islam dépourvu pour l’essentiel d’hostilité envers l’Occident, pays doté d’institutions démocratiques et pays où existent des entrepreneurs (à la différence de la quasi-totalité du monde arabe) est aussi un élément crucial de cette bataille. Erdogan n’est plus un islamiste, c’est un conservateur musulman prenant modèle sur les démocrates chrétiens ; l’AKP est un parti conservateur, pas islamiste. Les rejeter serait faire le bonheur des islamistes purs et durs. Ce qui serait, en termes géopolitiques, une catastrophe majeure…
Troisième question : si nous voulons un islam teinté d’islamisme wahabite, soyons contre la Turquie. Si nous voulons un islam ouvert à la modernité, il nous faut vouloir l’ouverture à la Turquie. S’il existe en Turquie des courants islamistes, il y existe aussi des musulmans modernes, occidentalisés, entreprenants, tournés vers la mondialisation qui pourront donner un autre visage à l’islam en Europe. Je suis réaliste : la France est musulmane à hauteur de 10 % ; dans vingt ans, ce sera 25 %. La France, comme l’Europe, ne sera plus seulement chrétienne et juive. On peut le déplorer, mais c’est un fait…
On me parlera de la pauvreté turque, je répondrai esprit d’entreprise turque. On me parlera d’imperfections en termes de droit, je répondrai imperfections du même type en Roumanie, en Bulgarie.
On me parlera génocide arménien ou Chypre, je dirai que les choses sont plus complexes qu’on ne le dit et méritent un examen précis, scrupuleux et dépassionné, et pas des harangues lapidaires.


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