Lassieur Pierre - dimanche 23 janvier 2005
En nous répétant que la Turquie est un État laïc, on se trompe ou l’on nous ment. C’est pourtant un des arguments préférés de notre bien-aimé président Chirac. Qu’Allah le bénisse ! Si j’en crois le gros dictionnaire Robert, la laïcité « une conception politique impliquant la séparation de la société civile de la société religieuse, l’État n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Églises aucun pouvoir politique. » C’est donc exactement le contraire de l’islam, qui confond par vocation pouvoir religieux et pouvoir civil. L’islam serait-il donc, par définition, incompatible avec la laïcité ?
Le cas de la Turquie est très instructif. Elle compte 70 millions d’habitants, dont 99 % de musulmans. Les chrétiens n’y forment plus qu’une toute petite minorité, de 100 000 personnes environ : 40 000 à 50 000 Arméniens dits apostoliques, réduits à ce nombre par le génocide de 1915 et par l’émigration qui s’ensuivit, notamment vers la France ; 25 000 protestants ; 15 000 catholiques et 20 000 orthodoxes, de rite soit syrien, soit grec. Les Grecs étaient à peu près un million et demi en Turquie avant la guerre gréco-turque, terminée en 1923 par le traité de Lausanne et le transfert autoritaire en Grèce d’1,4 million de Grecs habitant en Turquie et le transfert, tout aussi autoritaire, de 400 000 Turcs qui vivaient en Grèce.
Voilà donc un pays, l’Anatolie (ou Asie Mineure, l’essentiel du territoire turc) qui, entièrement chrétien jusqu’à l’arrivée des Turcs Seldjoukides au XIe siècle, puis des Ottomans au XIVe, a vu disparaître à peu près complètement le christianisme. Est-ce le signe de la tolérance ?
Or le gouvernement turc agit comme s’il voulait que l’infime reste disparaisse à son tour. Il existait deux séminaires, l’un arménien apostolique, fermé en 1971, l’autre orthodoxe, fermé en 1970. il est impossible de les rouvrir ou d’en ouvrir d’autres. Il est impossible de former le clergé. Il est très difficile d’introduire des ecclésiastiques étrangers. Il est impossible de construire des églises.
Une laïcité pro-islamique !
En effet, « le principe de laïcité de la République de Turquie n’autorisant pas la reconnaissance d’un statut juridique à une quelconque « communauté religieuse », il est impossible d’accorder aux lieux de prières, tels que les mosquées, les églises ou les synagogues, une personnalité juridique conforme au droit civil ou à la loi sur les associations. Il n’est ni justifié ni approprié d’attendre de la Turquie dont la population est à 99 % musulmane, qu’elle accorde à l’Église catholique des droits dont ne jouissent pas les institutions islamiques. » (Lettre du ministre turc des Affaires étrangères au Vatican, le 20 décembre 2002)
Ce texte est une hypocrisie. En effet, l’enseignement religieux musulman sunnite est obligatoire dans les écoles, et les imams sont formés et payés aux frais de l’État turc qui consacre 471 millions d’euros par an au soutien de cette forme majoritaire de l’islam (48 millions de sunnites, 2 millions de chiites et 18 millions d’alévis, secte hétérodoxe issue du chiisme, dont les membres ont encore été fortement persécutés au cours des années 90, c’est-à-dire hier).
Le traité de Lausanne prévoyait le respect des minorités religieuses. Il n’est pas respecté. La potentielle constitution européenne parle d’une « société caractérisée par le pluralisme, la tolérance et la non-discrimination » (Art J-2) et de « combattre toute discrimination fondée sur la religion ou les convictions » (Art III-8). Elle n’est pas davantage respectée.
Il y a une vingtaine d’années que l’islam est redevenu religion d’État. Apparemment, ni Chirac ni les gouvernants des 24 autres États de l’Union européenne n’en sont informés. Il est vrai qu’ils ont refusé d’introduire dans leur constitution la moindre référence au christianisme, dont ils semblent se soucier comme d’une guigne.
Néanmoins, l’Europe attire les chrétiens de Turquie. Ils souhaitent de toutes leurs forces l’adhésion. C’est qu’ils attendent la délivrance, la possibilité de demeurer chrétiens tout en restant dans leur pays. Ce désir montre leur degré de souffrance. Serait-il toutefois raisonnable de laisser déferler sur l’Europe 70 millions de musulmans pour sauver cette poignée de chrétiens ? D’ailleurs ceux-ci ne sont pas le souci de nos dirigeants. L’Anglais veut torpiller l’Union, l’Allemand veut la paix avec ses Turcs et le Français veut amplifier sa « grande » politique musulmane. Hélas !
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