Bonnal Nicolas - vendredi 10 juin 2011
J’ai joué en bourse comme beaucoup de jeunes de ma génération, au moment des privatisations d’Edouard Balladur. A l’époque, tout cela avait pour nous l’attrait de la nouveauté ; nous fûmes frappés par le krach d’octobre 1987 ; mais cela ne découragea personne ; quand on aime, on ne compte pas, surtout comme on aime trop le capitalisme, les dérégulations et tout le reste. Nous préférons un système qui promet la richesse à un système qui la crée (le travail et l’épargne, disait mon maître Guizot) : n’est-ce pas cela, l’utopie ? N’est-ce pas cela, ce néo-libéralisme qui a tué le libéralisme ?
On a créé l’euro et imposé les dérégulations, on a imposé la mondialisation et la puissance chinoise pour satisfaire les administrations et les marchés, c’est-à-dire (soyons concrets, pour une fois) quelques milliers de personnes devant leurs claviers d’ordinateurs, et quelques universitaires apostats (voir le très bon « Inside job », qui narre l’apostasie de la caste universitaire américaine en la matière) qui ont imposé toutes les dérégulations de nos sociétés qui se sont avérées, au moins pour nous, un fiasco total. Car tout le monde sait que 99% des gens vivent plus mal que leurs parents ou même leurs grands-parents. Certes le vieillissement non calculé de nos sociétés y est pour quelque chose, mais la retraite par capitalisation ne devait-elle pas tout arranger ?
Je me souviens de cette première cotation de l’euro en janvier 2002, alors que la bourse prenait 5%... Mais depuis, que s’est-il passé ? Le CAC est gentiment passé de 7 000 à moins de 4 000, en attendant moins, et en ayant essuyé des troubles non moins terribles au moment de l’affaire Enron ou du krach de 2008 que les États, les contribuables donc, ont été invités à éponger. Mais en dix ans, une partie du CAC40 a été vendue aux étrangers, ou liquidée, ou remplacée, ou affaiblie. Même la « succès story » de Bernard Arnault, vantée par la presse économique qui lui appartient, est à relativiser : car si lui pèse quarante milliards de dollars, on ne peut pas dire qu’il ait fait la fortune de son petit porteur. Cotée à 117 euros l’action, LVMH valait déjà 90 euros en 2000… Elle a moins monté que mon livret A ! Et l’an dernier elle a profité des rumeurs, comme on dit, de l’acquisition pas très claire de la société Hermès.
Sur 25 ans, le CAC a baissé
Par contre, j’en ai vu des effondrements ! J’ai vu l’effondrement de la belle valeur Alcatel, qui a ruiné une génération de petits porteurs (on me dira que c’est bien fait pour eux ; je sais, mais alors dans ce cas…), passant de 97 à 2 euros, larmoyante depuis, société sans usines, sans capital, sans rien sur elle... Renault vaut moins aussi qu’il y a douze ans, alors que le rachat de Nissan était passé par là, et que l’on attendait monts et merveilles du cars’ csar, comme la revue Fortune avait baptisé le désormais oublié Carlos Ghosn.
Au moment de la crise de 2007, alors que le CAC valait 30% de moins qu’en 2000, j’ai entendu le bon vieux Jean-Pierre Gaillard nous expliquer que les crises étaient inévitables, mais que sur le moyen terme la bourse était toujours gagnante. Ah bon ? Mais sur vingt-cinq ans, le CAC a baissé, ou son équivalent. Il valait déjà plus de 2 000 en 1990, le CAC, avant que Bush père, avec sa première guerre en Irak, ne lui torde le cou. Le CAC valait donc plus en 1990 qu’aujourd’hui, compte tenu de l’inflation et du reste, et il a rapporté moins que n’importe quelle assurance-vie ou, bien sûr, que l’immobilier.
D’autre sentaient la venue des vaches maigres. Warren Buffet rappelait en 2000, dans Forbes-magazine, que la bourse n’avait pas monté entre 1965 et 1978 (le Dow était demeuré à 800), alors qu’elle avait octuplé entre 1979 et 1999. Le tout, alors que l’on avait vaporisé l’appareil de production américain ; et que la croissance du PNB avait été de toute manière inférieure à celle qu’elle avait été durant les années 60 et 70… mais cela ne me console pas, et ne répond pas à la question que je pose : pourquoi nous avons décidé de détruire ainsi de la valeur ? Tout se passe comme dans le conte d’Andersen Les habits neufs du grand-duc. On a déshabillé le roi en lui promettant un merveilleux habit, et on a ruiné le trésor. Le social-libéralisme de l’époque aura accompli un tel miracle (*), sans doute parce qu’il obéissait à une gnose plus qu’au bon sens.
Ajoutons que nous sommes à la veille deux autres miracles : la chute de l’euro et celle du dollar, qui verront les pyromanes se déguiser non en rois nus, mais en pompiers cette fois. A moins que l’électeur français ou américain ne réagisse en 2012. C’est parti pour, des deux côtés de l’Atlantique.
Nicolas Bonnal
(*) Voir Mal à droite, Ed. Michel de Maule.EUR 9,50
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