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La crise : remède à la société de consommation


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Bonnal Nicolas - mardi 16 décembre 2008

economie
Je suis arrivé en Argentine en 2003, juste après la crise financière et économique. On évoquait encore les bons, car pendant plus d’un an on avait vécu sans monnaie ! La vie était incroyablement peu chère, mais les restaurants étaient encore à peu près vides. Buenos Aires était une belle ville fantôme délivrée du cauchemar motorisé. On buvait un bon vin pour deux euros, et les gens, qui mangeaient moins, avaient l’air en bonne santé. Certains Argentins parlaient de s’exiler, mais où ? Alors on faisait valoir ses ancêtres italiens, juifs ou espagnols pour espérer décrocher un ticket pour l’Espagne, Israël ou l’Italie.

Mais ce qui m’avait le plus surpris, c’était l’incroyable gentillesse des Argentins. Ils étaient courtois, souriants, serviables, adorables. Je n’avais connu de gens aussi aimables qu’au moment de Ceausescu en Roumanie. À l’époque d’ailleurs, là-bas comme partout, la moitié des gens parlaient encore français. Il faut croire que la crise et l’appauvrissement améliorent le caractère de l’humanité. Ce n’est pas un hasard si le Christ a commencé par balayer les changeurs du temple et par promettre l’enfer aux riches (ou en tout cas une certaine difficulté d’accès au paradis…).

Je repense à l’Europe de 1945, bombardée et anéantie, et qui s’est bravement relevée en produisant le plus beau cinéma de l’histoire
, le néo-réalisme. Ici encore, la crise avait produit une amélioration de l’humanité, visible dans l’œuvre de Camus et de beaucoup d’autres. Beaucoup de jeunes, comme mon oncle, entrèrent dans les ordres à cette époque.

Et puis on est entré dans la société de consommation. Elle a répugné à beaucoup de gens jusqu’à la fin des années 60. Et puis, on s’y est habitué et on a cessé de la dénoncer. On n’y reviendra pas puisque, comme le disait Debord dans les années 80, « cette société n’a été que trop patiente jusque-là ; et ne veut plus être blâmée ».

En Argentine, les prix ont quadruplé en quatre ans, alors que le gouvernement, aussi ubuesque que nos gouvernements européens et notre impayable BCE, évoquait une inflation de 8 % en moyenne. Et, durant ces quatre ans, j’ai assisté à une inflation de rapacité, de « codicia ». Un hôtelier, un restaurateur augmentait ses prix comme tout le monde : pour gagner plus et ne pas être en retard d’une hausse. Du coup, on a mis fin à la prospérité due à l’effondrement du peso en 2001, et on a remis les pendules à l’heure sur le plan psychologique : ces Argentins que l’on croyait aimables, attentifs, sont devenus rapaces, bruyants, arrogants, mal élevés, comme ils l’étaient durant l’époque ménémiste. La leçon n’avait pas porté.

Je me demande ce que va donner cette crise : grâce à elle, et surtout grâce à une spéculation invisible, intouchable et criminelle, le pétrole va continuer de s’effondrer comme l’euro, les matières premières de même, les fonds de pension, l’immobilier et tout le reste. Et donc ? Les gens vont-ils redevenir aimables et serviables ? La crise portera-t-elle ses fruits ? Un bon coup de pied dans le derrière rachètera-t-il l’humain des années 2000 ? Lui qui arrachait les oliviers millénaires de la Méditerranée, achetait ses maisons à cent millions d’euros, se faisait faire des chiottes en or ?

Le mot anglais pour « codicia » est redevenu à la mode : c’est « greed », la rapacité. Il a été remis au goût du jour par le très grand film d’Oliver Stone, Wall Street, réalisé en 1987. Stone, qui vient de réaliser un autre film sur le pire président de l’histoire américaine, avait créé ce personnage brillant et haut en couleurs, Gordon Gekko, obsédé par les clubs, les œuvres d’art, la charité business et tout le reste.
Évidemment, il n’était pas très honnête et trichait tout le temps pour s’enrichir sur le dos de la loi et de la collectivité. Il correspondait à l’entropie folle des années Reagan, que l’Argentine copia en bon pays latino dans les années Menem. Par rapport aux spéculateurs de nos années 2000, Gekko est un enfant de chœur. Oui, je sais, c’est parce qu’il y a trop de lois, de règlements, nous disent les néo-libéraux. C’est vrai : si on dépénalisait le meurtre, il n’y aurait plus de meurtriers, pas vrai ? On serait en plein ordre spontané

La leçon, on a pu le vérifier, n’a pas porté. Il est dommage de constater que des pays qui se targuent d’être chrétiens ou de culture chrétienne oublient les leçons élémentaires de l’évangile. Parce que ce qui nous guette maintenant, comme en 1914, c’est une bonne guerre planétaire, seul outil qui nous permettra de retrouver enfin nos sacro-saints chemins de la croissance « chaonomique », pardon économique.

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