Bonnal Nicolas - dimanche 19 septembre 2010
Dans son dernier ouvrage consacré aux grands hommes, Jacques Julliard constate qu'on ne les respecte plus, qu'on ne leur voue plus un culte comme jadis. Il est loin le temps des statues de jardin, du culte des politiques, des grands savants, des médecins…Tout a remplacé par les stars. Ces stars sont destinées à être médiocres, et elles sont bien sûr choisies pour cela : le public s'y reconnaît d'autant.
Ayant publié en 1996 un livre sur la "damnation des stars", j'observais déjà que l'on assistait à un crépuscule de la notion de star. Celle-ci perdait son aura, son charisme weberien, et elle se retrouvait logée à petite enseigne, avec ses petits problèmes, sa vie banale, sa tournée des popotes. Il était déjà loin le temps des monstres sacrés hollywoodiens, des étoiles maudites et des rockstars rebelles des sixties et des seventies.
Cet embourgeoisement de la star correspondait à une société déjà sur le retour, vieillissante, et qui savait qu'elle ne pouvait plus rien offrir de nouveau. Elle ne faisait que recycler ce qu'on avait déjà connu. Comme, d'autre part, on vivait ce que Fukuyama a justement appelé la fin de l'Histoire, on se retrouvait face à des modèles qui n'avaient plus rien de dialectique, qui n'offraient plus de contradiction à la société. C'est à ce moment (les années 90, donc) que les stars ont perdu leur aura, que les top-models ont remplacé les grandes actrices, que les acteurs vieillissants ont été oubliés, et que la médiocrité du "people" a gangrené tous les médias.
J'étais navré de voir, cet été, par exemple, ce qu'est devenu une émission comme Sept sur Sept. Un dépotoir de ragots, prouvant aussi au passage le vieillissement de la société : la télé ne raconte plus que des histoires pour petits vieux, rediffuse jusqu'à la nausée les mêmes nanars policiers et nous assiège avec ses obsessions sénescentes : l'insécurité, la santé, les retraites ; la santé, les retraites, l'insécurité. Nietzsche disait que ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts, dans l'occident agonisant on constate surtout que ce qui ne nous tue pas nous rend plus vieux. La vieillesse est l'avenir de l'homme blanc, et de l'homme tout court. Mais c'est un autre sujet.
On devient célèbre parce qu’on passe à la télévision
Julliard observe justement que le grand tournant des années 2000 a été le loft story, lorsque Loana a détrôné tout le monde. Grâce à Big Brother, abjecte émission recyclée partout, l'homme sans qualité est devenu une star, tout comme la femme sans qualité. On ne passe plus à la télévision parce qu'on est célèbre, on devient célèbre parce qu'on passe à la télévision. Le public s'est alors engouffré dans cette brèche, observant que n'importe qui finalement pouvait faire l'affaire. On passe à la télé parce qu'on passe à la télé, pas pour une autre raison. Et Facebook a prolongé cette entropie : maintenant tous les gamins s'imaginent célèbres grâce à leur liste de contact.
Julliard omet d’ajouter que le support technologique de l'Internet a aussi modifié la donne : on assiste à une diffraction de la célébrité, ce qui veut dire que beaucoup plus de gens sont célèbres, mais moins. La célébrité devient diffuse et confuse. On voit par exemple une Lady Gaga, chanteuse ectoplasme nullissime sans visage, toujours masquée et habillée différemment, et qui recycle elle aussi le politiquement correct des années 80 façon Madonna. Des dizaines, voire des centaines de stars sont ainsi fabriquées et connaissent une célébrité jetable, quand celle d'avant le réseau avait tout de même une autre tenue.
Je peux aussi aujourd'hui compulser une dizaine de magazines people dans ce pays, je ne connaîtrai aucune des nouvelles stars issue du net ; je ne connaîtrai que les anciennes, celles d'avant les années 2000. Les récentes concernent une petite niche de public issu pour l'essentiel du cybermonde et d'une éducation misérable. Car on est passé du culte, pour parler des femmes célèbres, de Jeanne d'Arc à celui de Marie Curie, puis, après la guerre, à celui de BB puis à celui de Zahia.
Aujourd'hui donc, la célébrité ne concerne plus les femmes et les hommes valables. Cela nous le savions depuis longtemps. Mais elle ne concerne même plus les stars du showbiz. Elle est en deçà de cela. Et contrairement à ce que pensent certains, on peut toujours descendre plus bas. Car la diffraction de la célébrité reflète aussi l'ingouvernabilité de nos sociétés chenues et déchues.
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