Baudouin Pierre - dimanche 19 décembre 2004
On ne peut s’empêcher d’être surpris, lorsqu’on entend tel journaliste ou tel concitoyen se gausser de l’état pitoyable de la gauche et se réjouir - ou s’inquiéter - de l’hégémonie de la droite sur le pays. Bien sûr, l’argument dominant paraît assez convaincant : il est clair que le Parti socialiste ne propose rien de sérieux, aucune alternative au programme de la droite de gouvernement. Pourtant, si l’on regarde en arrière, depuis 1945, on ne se souvient pas que la gauche ait proposé quelque programme alternatif et sérieux que ce soit. Et l’on ne se souvient pas que cela ait été un argument suffisant pour l’empêcher de gouverner, au moins quatorze années sur la période 1981-2002 ! La réalité, c’est que la gauche est forte, bien plus forte que la droite. Elle est forte, d’abord, par sa domination culturelle. Peut-être faut-il rappeler ce sidérant sondage que l’hebdomadaire « Marianne » avait réalisé parmi les journalistes avant les élections de 2002 : les seuls journalistes se déclarant de droite avouaient une intention de voter Chirac au premier tour. Personne ne votait Madelin, personne ne votait Bayrou, personne ne votait Le Pen, dans cette corporation. Et les électeurs de Chirac étaient juste aussi nombreux que… les électeurs de la camarade Laguiller ! On voit à quel point la caste politico-médiatique reflète l’état du pays ! Il va de soi que, si l’on se tourne vers les professeurs, les éditeurs, les artistes réels ou supposés, bref les intellectuels de tout poil, la situation est rigoureusement identique, sinon pire. En un mot comme en cent, la gauche domine intellectuellement et culturellement en France.
Contre la domination culturelle de la gauche Et ce n’est que justice. La droite a toujours affiché, depuis un demi-siècle, son dédain pour la politique non directement gestionnaire ou électorale. En face, l’adversaire partage, peu ou prou, l’analyse - parfaitement juste - de Georges Marchais, dont tout le monde s’était moqué, lorsqu’il s’était vanté, un soir de défaite électorale, de sa victoire sémantique. Mais qui ne voit que c’est effectivement la gauche qui impose les termes du débat politique dans le pays ? Sur les questions morales, la droite court après la gauche, sans le moindre espoir de la rattraper. Et l’on assiste à ces débats surréalistes où la droite nous annonce qu’elle est beaucoup moins conservatrice que la gauche et qu’elle s’oppose tantôt à la « double peine », tantôt à l’homophobie… sans jamais convaincre les électeurs de gauche de sa bonne foi et en faisant fuir, à chaque tentative, quelques milliers d’électeurs de droite supplémentaires ! Sur les libertés économiques, il est évident que la droite se contente de répondre aux absurdités socialistes, mais qu’elle ne prend jamais l’initiative. Il en va de même pour toutes les questions politiques. Et ce, pour une raison simple, qui tient à l’essence même de la droite et de la gauche. Depuis l’origine de ce clivage, c’est la gauche qui a l’initiative ; c’est la gauche qui est « progressiste » ou « révolutionnaire ». Et, c’est la droite, qui est attachée à l’ordre traditionnel - sinon transcendant - des choses. Bref, la droite est systématiquement piégée dans le jeu démocratique où les valeurs qu’elle croit intangibles sont objets des « délibérations » du camp adverse. La gauche est également forte de ses innombrables courroies de transmission, en particulier ses syndicats. Comme le disait naguère Jean-Baptiste Doumenc, le milliardaire rouge, un parti (communiste) qui domine encore - par le biais de la CGT - les transports, l’électricité ou l’impression des journaux, ne peut raisonnablement être dit résiduel ! Enfin, il faut reconnaître que la gauche, dans l’opposition, fait nettement mieux que la droite dans cette situation. Et, là, disons tout net qu’il est impossible d’adhérer au mépris général pour les cadres dirigeants du Parti socialiste, en général, et pour son Premier secrétaire, François Hollande, en particulier. Celui-ci est doué, et même immensément doué. Il parvient, avec l’aide de sa concubine, Ségolène Royal, à donner un caractère de « force tranquille » mitterrandienne à son parti, alors que le parti socialiste reste l’une des formations politiques européennes les plus brutalement hostiles à la société occidentale. Et, compte tenu de la faible réponse idéologique de la droite, il parvient à apparaître comme l’un des principaux défenseurs de la famille « normale » - rappelons que Ségolène Royal a été l’un des seuls responsables politiques français à prendre position contre l’adoption d’enfants par des « couples » homosexuels ou contre le « mariage » homosexuel… -, comme l’un des principaux soutiens de l’Alliance atlantique, quand Jacques Chirac n’a rien de plus pressé que l’alliance islamiste… Ajoutons que le PS a fait la preuve de la vigueur de sa « démocratie interne » et l’on aura compris que ce n’est pas en méprisant un adversaire bien plus fort que soi que la droite a des chances de l’emporter dans les années qui viennent…
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