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La guerre des talents contre les actionnaires


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Martoïa Bernard - vendredi 01 avril 2005


Le 24 mars 2005, la ligue nationale de hockey (N.H.L) a annoncé, qu’à défaut d’accord entre les joueurs et les organisateurs, la fin du championnat opposant les meilleures équipes des conférences Est et Ouest n’aura pas lieu. Ce n’est pas la premières fois qu’un conflit du travail oppose vedettes de sport américaines à leurs employeurs. Les vedettes ne se contentent plus de la moitié du gâteau, mais exigent une portion de 60% des profits. De leur côté, les patrons des équipes font valoir les coûts fixes des arènes géantes de dizaines de milliers de places de spectateurs.

Ce type de conflit est emblématique du capitalisme moderne. Traditionnellement, les profits des entreprises servent dans l’ordre à rémunérer les salariés, à servir les actionnaires et à investir pour rester dans la compétition. Historiquement, la lutte entre capital et travail a tourné à l’avantage du premier parce que les actifs étaient les éléments irremplaçables d’une entreprise. Coca Cola doit sa renommée à sa formule secrète de boisson carbonatée, Gillette à la technologie de ses lames de rasoir, mais ni l’une ni l’autre compagnie ne doit sa fortune à son personnel qui est aisément remplaçable.

Mondialisation oblige, le pouvoir de négociation des salariés est devenu quasi nul. « Vous ne voulez pas travailler davantage pour le même salaire, nous délocalisons demain !» Tel est le message que font passer les patrons à leurs salariés qui sont menacés par la concurrence internationale.

Aujourd’hui, la lutte s’est circonscrite entre capitalisme et talent. Elle concerne plus particulièrement le sport, le cinéma et l’industrie de l’information où le talent est censé avoir une valeur supérieure aux actifs immobilisés.

Dans la nouvelle économie, le capital est abondant, mais le talent est rare. Le succès ou la mort d’une entreprise dépend de son dirigeant. C’est la raison pour laquelle les salaires des dirigeants des sociétés multinationales ont été multipliés par vingt en vingt ans. En cas d’échec, la sanction est le licenciement du chief executive officer (C.E.O).

Rien d’anormal jusque là. Mais le bât blesse quand il s’agit de recruter des talents au sein des entreprises. Payer grassement un patron ne met pas en difficulté une grande entreprise mais attirer des talents en leur faisant miroiter des milliers de stock-options a des conséquences financières désastreuses. Prenons le cas de Cisco qui, lors de la bulle internet, est devenue très provisoirement la société commandant la plus grosse capitalisation du marché américain avec 500 milliards de dollars. Aujourd’hui, Cisco ne pèse plus que 115 milliards de dollars en bourse ! Son cours est plombé pour des années car les employés avaient obtenu en 1999 des stock-options d’un montant global de 8 milliards de dollars, alors que le revenu de l’entreprise ne dépassait pas 4,7 milliards de dollars cette année là. Le programme démentiel des stock-options ne s’est pas arrêté subitement quand la bourse a plongé. Aussi ne faut-il pas s’étonner que les petits actionnaires ne fassent aucune plus-value sur les valeurs technologiques.

Pour éviter la faillite, les patrons américains d’équipes de sport ont trouvé la parade en formant un syndicat qui contrôle la masse salariale des joueurs et évite ainsi toute surenchère intempestive pour s’attirer les meilleurs talents. Mais une telle pratique dans l’industrie serait sanctionnée par le Sherman Antitrust Act qui a été voté en 1890 par le congrès américain. Selon le professeur d’économie Roger Martin, il s’agit ni plus ni moins d’une lutte des talents contre les petits actionnaires dans la nouvelle économie.

Le marxisme renaît sous une forme paradoxale entre super riches s’affrontant pour obtenir une part encore plus grosse du gâteau. La cupidité n’a pas de limite… À l’exception des vedettes de cinéma comme Tom Hanks qui touche une vingtaine de millions de dollars par film, tout le monde peut comprendre que, lorsqu’une vedette encaisse une rémunération qui excède le bénéfice potentiel d’une entreprise, celle-ci se condamne de facto à la ruine.

Comme l’affirme le professeur Rakesh Khurana, la parade existe car le talent n’est pas aussi rare que l’on veuille l’admettre. Venant d’un fils de pauvres immigrés indiens qui s’est hissé au meilleur niveau en occupant une chaire à la Harvard Business School, on peut prendre au sérieux la remarque. Toute caste fonctionne sur le même postulat: faire croire aux autres son caractère indispensable et garder un strict quota de bénéficiaires pour éviter une décote…


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