Artur du Plessis Laurent - mercredi 16 janvier 2008
La libération par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) de deux otages, Clara Rojas, ex-collaboratrice d’Ingrid Betancourt et Consuelo Gonzalez – après 6 ans et 7 ans de captivité – est humainement réjouissante. Il peut sembler incongru de la critiquer quand on n’est pas impliqué, soi-même ou par ses proches.
Mais il le faut. Cette libération a fait le jeu d’Hugo Chavez et des FARC. Le président vénézuélien a été à l’origine de cette opération, menée en collaboration avec Bogota et le Comité international de la Croix Rouge (CICR) dans la jungle colombienne. Il en a aussitôt entrepris l’exploitation politique, demandant le retrait des FARC – et de l’ELN (Armée de libération nationale – guévariste) – de la liste des groupes terroristes dans laquelle les États-Unis et l’Europe les ont insérées en 2005.
Principale force rebelle, les FARC, branche armée du Parti communiste colombien née en 1964, ont 18 000 hommes et femmes répartis dans 35 à 40 % du territoire, majoritairement dans les jungles du sud-est et dans les plaines au pied de la Cordillère des Andes. Et aussi dans les villes. Prétendant représenter les pauvres du monde rural contre les classes riches, elles se financent par la prise d’otages – elles en détiennent plus de 750 – l’extorsion, le détournement et la participation directe ou indirecte au marché de la drogue.
Les hommes otages passent la nuit enchaînés à un arbre. Dans leurs actions terroristes, les FARC utilisent des bombonnes de gaz qui tuent beaucoup de civils autour des cibles. Elles recrutent sur le volontariat, mais recherchent et fusillent les déserteurs. Elles affectent les guérilleros démoralisés aux missions-suicides : leur disparition évite la contagion.
À travers le monde, les médias encensent Chavez, et diabolisent Alvaro Uribe, le président colombien. Celui-ci, dont le père a été tué par les FARC, a lancé contre elles une guerre sans merci. Elles veulent récupérer 500 guérilleros contre la libération de 45 otages, dont Ingrid Betancourt. Et elles demandent la démilitarisation d’une zone de 800 km2 pour mener des négociations. Leur but est de contrôler à nouveau un territoire sans armée gouvernementale, comme ce fut le cas dans la région du Caguan, du 7 novembre 1998 au 20 février 2002, dans une zone de 41 000 km2, à 700 km au sud de Bogota. Cette « zone de retrait » leur avait été accordée par l’ex-président Andrès Pastrana, pendant son mandat (1998-2002), pour ouvrir la voie à un plan de paix définitif.
Le chef de l’État n’avait pas exigé, en échange, un cessez-le-feu préalable. La guérilla continua, parallèlement au dialogue du Caguan à enlever ou tuer civils, militaires et policiers par centaines. Elle mit ses otages dans des camps de concentration, sans crainte de l’armée et de la justice, éloignées sur ordre du président Pastrana. Elle se réarma, et cultiva intensément la coca dans ces territoires. Et, sur les motifs les plus futiles, elle rompait fréquemment un dialogue qui n’a mené à rien. On comprend pourquoi les FARC n’ont pas accepté la zone de rencontre de 150 km2, sans armée gouvernementale ni guérilleros armés, proposée par Alvaro Uribe avec l’appui enthousiaste de Nicolas Sarkozy, pour négocier l’échange des prisonniers.
En outre, la guérilla n’a guère envie de se départir d’Ingrid Betancourt : sans elle, elle retournera à l’oubli. Chavez, dont le projet de réforme constitutionnelle a été rejeté par 51 % des électeurs le 2 décembre dernier, utilise la libération des otages pour faire oublier ses échecs de politique intérieure.
La France a aussi joué un rôle - capital - dans la libération de Clara Rojas et Consuelo Gonzalez. Reprenant la politique de Chirac et Villepin, Nicolas Sarkozy a braqué les projecteurs sur Ingrid Betancourt et les FARC, qui n’intéressaient pas l’opinion internationale avant que Paris s’occupât d’eux. Ça va continuer : Bernard Kouchner a annoncé que les émissaires de la France, l’Espagne et la Suisse étaient « repartis déjà » pour renouer le contact avec les FARC. Et que lui-même se rendrait bientôt en Colombie pour rencontrer le président Alvaro Uribe. En quoi le drame colombien concerne-t-il la France ? Ingrid Betancourt, ex-candidate à la présidence colombienne, a aussi la nationalité française. Mais cela ne justifie pas un tel engagement.
Sarkozy espère-t-il des contrats commerciaux avec le Venezuela, gros producteur de pétrole ? Sans doute. Il cherche aussi à faire oublier les problèmes intérieurs. Enfin, sa démarche s’inscrit dans l’idéologie mondialiste – quelque peu utopique – prônant l’émergence d’une conscience universelle, fondée sur les droits de l’homme.
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