Lassieur Pierre - samedi 27 décembre 2003
Deux conceptions de l’exercice de la médecine s’opposent : l’une exalte le médecin des pauvres qui, au lieu de se faire payer, laisse un billet en partant ; l’autre révère les gros honoraires et les énormes clientèles. Périodiquement, les syndicats médicaux appellent au secours et laissent entendre que, sans une augmentation tarifaire, leurs adhérents vont connaître les pires difficultés financières. Jadis le romancier Maxence Van Der Meersch a célébré les médecins au grand cœur, alors que Jules Romains s’est attaché, au contraire, à montrer, en la personne du Dr Knock, certains travers de la profession.
Qu’en est-il donc aujourd’hui ? Deux statistiques* récentes nous renseignent sur les revenus des médecins libéraux. Elles proviennent, pour 2001, de la Caisse autonome des retraites des médecins français et, pour 2002, de l’Union nationale des associations de gestion agréées. Encore faut-il, pour apprécier ces statistiques, se rappeler que la plupart des médecins ne commencent pas une carrière rémunérée avant trente ans. Lors des récents débats au sujet de la réforme des retraites, on a insisté sur le jeune âge auquel les travailleurs manuels ont commencé à travailler. Mais que croit-on que faisaient, simultanément, les intellectuels en général et les médecins en particulier, sinon étudier sans aucune rémunération ? Donc, 1°) la carrière des médecins est plutôt courte, 2°) dans la grande majorité des cas, il n’est pas question d’aller se reposer après 35 heures de travail hebdomadaire d’autant que les soirées sont souvent occupées à des lectures de perfectionnement. Troisième point, la carrière est risquée : vous avez fait de bonnes études et vous connaissez votre métier. Patatras ! Après quelques mois d’exercice, vous vous apercevez que votre bobine ne plaît pas à la clientèle, de sorte que vous vous traînerez jusqu’à la retraite avec une activité et un revenu médiocres. Quoique profession non commerciale, la médecine libérale possède quelques caractères d’un commerce. Par exemple, aucun texte n’empêche un confrère de la même spécialité que vous de s’installer à côté ou en face de chez vous et de vous rafler tout ou partie de votre clientèle. Les médecins en fin de carrière sont parfois victimes de ce genre de mésaventure. Il faut donc admettre que, dans les honoraires, il y a une double prime, de brièveté de carrière et de risque.
De ce fait, les revenus sont moins élevés qu’ils n’en ont l’air. Deux impressions se dégagent des chiffres : l’inégalité (dont il vient d’être question) et une certaine prospérité. Inégalité : les revenus indiqués (ne pas confondre bénéfice net et chiffre d’affaires) sont une moyenne autour de laquelle, nous dit-on, la dispersion peut aller de un à dix. Inégalité aussi d’une spécialité à une autre et de celles-ci par rapport aux généralistes. Inégalité encore en fonction de l’appartenance au secteur 1 (tarifs de l’Assurance maladie) ou au secteur 2 (honoraires libres).
Grosso modo, plusieurs spécialités sont très rémunératrices, sans que ce soit justifié de façon évidente : la radiologie (120 000 euros par an), l’anesthésie (117 000), la chirurgie (102 000) - il est, à ce propos, paradoxal que les auxiliaires (les anesthésistes) gagnent autant ou plus que leurs supérieurs théoriques (les chirurgiens) - la cardiologie et l’ophtalmologie (95 000).
En revanche, on ne trouve les généralistes, qui effectuent un travail intellectuel très compliqué, qu’à 62 000 et, tout en bas, les rhumatologues, les pédiatres, les neurologues et les psychiatres, les homéopathes et les acupuncteurs. Je suis médecin homéopathe. À votre bon cœur, Messieurs-Dames !
Question de bon cœur, voilà quelques mois, les syndicats médicaux ont appelé à la pitié parce que, vu l’évolution de la jurisprudence, certains tarifs des assurances auraient tellement augmenté que la charge en serait devenue insupportable. Or, je lis que la prime ne s’élèverait en moyenne qu’à 3 % du chiffre d’affaires des chirurgiens, 2,5 des anesthésistes et 2,2 des gynécologues-accoucheurs. Qui croire ? Que penser ?
Quoi qu’il en soit, depuis deux à trois décennies, l’exercice de la médecine a beaucoup changé. Les praticiens libéraux, qui exerçaient à leur domicile, ont massivement quitté celui-ci pour des cabinets de groupe où il est impossible de les joindre en dehors des heures de consultation. Les visites, et particulièrement les visites de nuit, se sont raréfiées. Les urgences des hôpitaux, rarement consultées jadis, et SOS Médecins ont pris le relais. La relation médecin-malade s’est déshumanisée. Sans doute ce détachement était-il inéluctable.
De façon générale, les Français ne veulent plus exercer les professions pénibles, même superbes, comme la médecine. On ne veut plus être accoucheur, ni infirmière, ni plombier. C’est comme ça. Tout le monde veut être dans un bureau, avec un ordinateur. Cette désaffectation semble d’ailleurs prouver, en ce qui concerne les médecins, qu’ils sont moins attachés à l’argent que ne le laisserait supposer l’importance de leur revenu. Ne dit-on pas qu’on manque de chirurgiens, d’anesthésistes, d’accoucheurs ou d’ophtalmologistes, spécialistes à fort revenu ?
La médecine est-elle un apostolat ? Nous ne sommes plus à l’époque des apôtres, mais à celle des gestionnaires.
* Source : Le concours médical, 19 novembre 2003
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