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La pente et la côte...


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Lance Pierre - lundi 10 mai 2004


Lorsque Jean-Pierre Raffarin proposa la suppression d'un jour férié, les Français semblèrent accepter assez bien cette idée.
Je m'étais dit pour ma part : « C'est bien joli, mais quel jour férié ? », car c'est bien cela qui devait poser problème. Valéry Giscard d'Estaing s'était déjà cassé les dents autrefois sur le projet de supprimer le jour férié anniversaire de la victoire du 8 mai 1945. Il croyait à l'époque que cela favoriserait le rapprochement de la France et de l'Allemagne. Mais cette date symbolisait la chute du nazisme bien plus que celle de la nation allemande et elle ouvrait une ère de paix pour toute l'Europe, ce qui s'est confirmé. La fête fut donc conservée.
Non, ce n'est vraiment pas facile de supprimer un jour férié et je me suis amusé à passer en revue les jours suppressibles. Ce fut vite fait : je n'en trouvai que deux, mais j'acquis en même temps la certitude que le gouvernement n'oserait jamais choisir aucun de ces deux-là et qu'il tenterait de se rabattre sur un autre, donc échouerait.
Quelque temps plus tard, le gouvernement lança un « ballon-sonde » en suggérant que ce jour férié supprimé pourrait être le lundi de Pentecôte. Pure sottise qui allait immanquablement soulever contre elle l'unanimité de toutes les régions touristiques et la désapprobation générale des citoyens-travailleurs. Car la Pentecôte est une « pause » traditionnelle entre Pâques et juillet à laquelle personne n'entend renoncer. Mais enfin pourquoi avoir fait cette proposition qui ne pouvait qu'être impopulaire ? Eh bien, je vous le répète, parce qu'un gouvernement de droite est absolument incapable de supprimer l'une ou l'autre des deux seules fêtes qui ne représentent rien pour la majorité des Français. Quel est donc ce mystère ?
Faites cette expérience : postez-vous dans une rue passante avec un papier et questionnez les badauds en leur annonçant un sondage. La question sera la suivante : que fête-t-on le jour de l'Ascension et le jour de l'Assomption ? Si vous en trouvez plus d'un sur vingt capable de vous répondre avec exactitude, je vous paie une médaille en chocolat. Et si vous leur expliquez que l'Ascension célèbre l'Élévation miraculeuse de Jésus-Christ au ciel et que l'Assomption commémore l'Élévation tout aussi miraculeuse de la Sainte Vierge au ciel, je crains fort que vous ne vous attiriez des regards également élevés au ciel, voire quelques haussements d'épaules, sauf si vous avez la chance de tomber sur quelqu'un d'aussi poli que moi, qui attendra pour hausser les épaules d'avoir tourné le coin de la rue.
De toute évidence, Jean-Pierre Raffarin n'a proposé le lundi de Pentecôte qu'après s'être assuré auprès de l'épiscopat que ce choix ne ferait pas froncer les sourcils de notre Sainte Mère l'Église, comme ils disent. Il lui a été répondu que le dimanche seul était fête religieuse, et non le lundi. Ouf ! Mais proposer l'Ascension ou l'Assomption, il n'aurait même pas osé y penser. Il a donc suggéré le lundi de Pentecôte mais il est tombé sur un bec, une fois de plus. En arrivant à Matignon, M. Raffarin voulait grimper la côte ; on le voit plutôt glisser sur la pente. Or, comme le disait fort bien André Gide : « Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant ».
Comme je l'ai dit maintes fois et le répéterai jusqu'à mon dernier souffle, la France ne pourra jamais évoluer ni se réformer tant que la gauche sera prisonnière du marxisme et la droite du christianisme. Les députés et sénateurs de droite sont pour la plupart des notables provinciaux élevés dans la tradition catholique et incapables de s'en défaire. Ils sont, pour cette raison, totalement coupés de l'évolution nationale. Il n'y a pas d'autre explication au rejet obstiné par la droite d'une légalisation de l'euthanasie volontaire pourtant souhaitée par 86 % des Français. Entre le peuple français et sa classe politique, le divorce est depuis longtemps consommé.
Un sondage publié le 11 avril dernier nous apprenait que 55 % des Français disent croire en Dieu. Ce qui signifie que 45 % n'y croient pas. Ils n'étaient que 35 % dans ce dernier cas il y a cinq ans, ce qui révèle une progression moyenne de l'athéisme déclaré de 2 points par an. (Et compte tenu du poids des conformismes, je ne parierai pas cher sur la sincérité profonde de ceux qui disent encore « croire »). Bien que cette évolution ait sans doute des causes diverses, j'incline à penser que la religiosité archaïque et ostentatoire des Musulmans, que nos télévisions étalent en toute occasion, est pour beaucoup dans ce rejet du déisme par les Français, comme par les Européens en général, Hollandais en tête. Comme quoi même le pire peut être bon à quelque chose. C'est très réconfortant.

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