Menou Pierre - lundi 03 octobre 2011
corruption
Alors que les « affaires » n'en finissent pas de défrayer la chronique politique, avec en toile de fond la présidentielle, Claude Imbert rappelle dans Le Point du 22 septembre quelques vérités en marge des révélations de Robert Bourgi, qui affirme avoir apporté à l’Elysée des mallettes de billets réceptionnées par Jacques Chirac, président de la République, et par son Premier ministre Dominique de Villepin.
« La " Françafrique " a des reins solides, écrit Claude Imbert. Elle a déjà évincé, sous Mitterrand et Chirac, les ministres qui voulaient sa peau. Elle résiste pour de mauvaises raisons, mais aussi pour d’autres plus avouables. La défense légitime des intérêts politique, économique, stratégique de la France l’amenait à composer avec les pouvoirs en place. Or les monarques africains entretiennent avec notre nation – en vérité, avec nos propres monarques républicains, les seuls qui comptent à leurs yeux – la sorte de liens qu’ils affectionnent : personnels, voire affectifs. Foin du Quai d’Orsay et de ses ambassades, ils veulent un contact direct avec le souverain !
Depuis de Gaulle jusqu’à Chirac, depuis Houphouët jusqu’à Bongo, la décolonisation française et son climat incestueux ont perpétué ces liens personnels qui naviguèrent entre la confiance et la complicité. Cette politique eut ses avantages et ses vices. Elle a promu, entre les monarques, des intermédiaires bien en cour, porteurs de messages et de mallettes. Le don est, en Afrique, le ciment de toute relation, et la culture du " pollatch " n’est pas d’emblée, chez le donneur, celui du pot-de-vin corrupteur. Mais elle devient vite, chez le récepteur, celle du corrompu. En les acceptant, l’Etat français a commis une faute morale. »
On ne saurait mieux dire qu’à l’inverse de ce que pense l’opinion publique, qui condamne volontiers les rois nègres et les républiques bananières, la corruption n’est pas venue des Africains, mais des gouvernants français. Ce sont ces gouvernants qui avaient autorité, pas les monarques, dictateurs ou présidents africains – on l’a bien vu en Côte d’Ivoire. Les chefs d’Etat comme Bongo savaient pouvoir compter sur la protection de la France – et de son armée – en cas de coup dur, et cette protection valait bien quelques mallettes.
Les choses ont changé lorsque la protection française est devenue plus aléatoire et que la France elle-même s’est tirée quelques balles dans le pied. La lutte contre la corruption a alors servi de prétexte à la démolition d’outils essentiels à notre présence en Afrique – notamment avec l’affaire Elf, confiée à un juge d’origine danoise, Eva Joly, dont on voit bien aujourd’hui les options politiques.
L’image d’un président et d’un Premier ministre français plongeant les mains dans des mallettes de billets pour compter les liasses de la corruption sur les tapis de la République paraît cependant d’autant plus écœurante que n’était pas en jeu la défense des intérêts nationaux, mais le financement des campagnes électorales ou des partis politiques.
Le Front national est lui aussi mis en cause – un ancien ministre gabonais confirmant les dires de Bourgi à propos d’un financement du parti lepéniste par Bongo en 1988. Mais la gauche est atteinte par ricochet : si Omar Bongo a remis de l’argent à Jean-Marie Le Pen (ce que nie ce dernier), c’est probablement parce que François Mitterrand le lui avait demandé – le président socialiste misant sur le Front national pour affaiblir la droite. Vrai ou faux ? Comme Chirac et Villepin, Le Pen poursuit Bourgi pour diffamation.
Sarkozy forcément concerné
Quant à Nicolas Sarkozy, Robert Bourgi l’exonère de ces pratiques l’actuel président, avec beaucoup d’insistance. Mais Sarkozy pourrait être éclaboussé par l’affaire de Karachi, dans laquelle se trouve mis en cause plusieurs familiers de l’actuel chef de l’Etat, notamment Nicolas Bazire et Brice Hortefeux.
Sur le site de Valeurs actuelles, Gilles Gaetner rappelle que Ziad Takieddine et Nicolas Bazire, directeur de la campagne d’Édouard Balladur pour la présidentielle de 1995, viennent d’être mis en examen par le juge Van Ruymbeke, le premier pour recel d’abus de biens sociaux, le second pour complicité. Le magistrat pourrait aussi convoquer Brice Hortefeux et Jean-François Copé, secrétaire général de l’UMP, « qui ont entretenu avec Takieddine des liens de proximité, comme en attestent des photos publiées cet été par Mediapart. »
« À l’Élysée, les récentes initiatives du juge Van Ruymbeke ont semé un vent de panique jusque dans l’entourage immédiat du chef de l’État, surtout après la mise en examen de Thierry Gaubert.
Cet ancien collaborateur à la mairie de Neuilly de Nicolas Sarkozy, surnommé par ce dernier “Sganarelle”, aurait effectué en 1994 et 1995 des voyages en Suisse pour y récupérer en compagnie de Takieddine des valises de billets destinées à être remises à Nicolas Bazire…
On comprend pourquoi l’Élysée a voulu éteindre l’incendie. En faisant savoir haut et fort que tout cela relevait de la "calomnie et de la manipulation politicienne ". Une façon à peine déguisée de mettre en cause l’instruction du juge Van Ruymbeke, que le chef de l’État, depuis l’affaire Clearstream, ne porte guère dans son cœur. Cette thèse de la manipulation n’a ni tenu ni convaincu. D’autant que des écoutes téléphoniques mises en ligne sur Le Monde.fr attestaient que Brice Hortefeux, le 14 septembre, avait téléphoné à Gaubert pour l’avertir qu’"Hélène balançait beaucoup "… Comprendre : Hélène de Yougoslavie, l’épouse de Gaubert en instance de divorce. Elle a effectivement été interrogée par la PJ le 8 septembre. Une audition que le juge Van Ruymbeke avait estampillée top secret. La preuve : il ne l’avait pas cotée dans la procédure.
Comment l’ancien ministre de l’Intérieur pouvait-il être informé de cette audition ? »
Le Journal du Dimanche du 2 octobre rapporte par ailleurs le contenu de la déposition de Bazire lors de sa garde à vue, résume ainsi l’interrogation qui est au centre du dossier et concerne le financement de la campagne d’Edouard Balladur en 1995 :
« Les données sont simples : 15 000 064 francs sont déposés en espèces et dans les comptes ; l’argent des collectes organisées dans les meetings ne représente que 2,7 millions. " Quelle est l’autre origine ? ", questionne l’enquêteur. »
Est aussi évoquée une somme de 10 millions de francs en espèce qui, selon le trésorier de la campgane, Galy-Dejean, provenait de la cellule meeting dirigée par Hortefeux, somme remise dans des petits cartons. Ça change un peu des mallettes…
Certes, pour l’instant, Nicolas Sarkozy, qui était à l’époque le porte-parole et l’un des proches lieutenants de Balladur, fait savoir par l’intermédiaire de son conseiller Henri Guaino qu’il « n’est en rien concerné par cette affaire ». Il n’en est pas moins vrai que la justice s’approche de plus en plus près de l’Elysée et qu’à quelques mois de la présidentielle, Nicolas Sarkozy se sent forcément concerné.
Et s’il n’était pas réélu en 2012, remarque Gilles Gaetner, une fois son immunité levée, le juge Van Ruymbeke pourrait être tenté de l’interroger sur son rôle dans la constitution de la société luxembourgeoise Heine, chargée de recevoir les commissions pour le contrat Agosta avec le Pakistan et donc au cœur de l’affaire.
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