Menou Pierre - lundi 05 juillet 2010
Intéressante analyse, dans Valeurs Actuelles du 1er juillet, de Michela Marzano, philosophe, à propos de la crise de la morale publique.
Le journaliste Fabrice Madouas, qui l’interviouve, oppose la dénonciation par François Mitterrand de « l’argent qui corrompt », qui « trouvait un certain écho dans un pays de souche chrétienne », à l’attitude de Nicolas Sarkozy, qui paie peut-être « le prix de son discours "décomplexé" sur l’argent et la richesse ».
Michela Marzano observe :
« C’est comme si le pouvoir se trouvait pris au piège d’un vieux logiciel qui, pendant vingt ans, de la droite néolibérale à la gauche "américaine" a voulu complexer les Français, accusant la vieille méfiance catho-gaulliste à l’égard de l’argent d’être à l’origine de nos retards économiques par rapport aux Anglo-Saxons. C’était une lecture simpliste de Max Weber. Rappelons que c’est en Italie – pays catholique s’il en est – que fut inventée la lettre de change… Cette vulgate sur "l’esprit protestant" n’a eu comme objectif que d’intimider les Français pour les convertir à la logique du capitalisme financier anglo-saxon avec les désastres que l’on connaît aujourd’hui. Au moment où la crise impose des sacrifices, ce triomphe de l’argent-roi ne passe plus. Il fait même de sérieux dégâts politiques. »
A une question de Fabrice Madouas évoquant le spectacle lamentable offert par les « Bleus » en Afrique du Sud, et le reliant aux « "fausses" valeurs incarnées par de fausses idoles (apologie du rap par Jack Lang, culte de l’argent facile, etc.) », elle répond :
« Il ne faut pas se tromper de cible. Ce qui est en cause, c’est cette "frénésie du moi" qui touche aussi bien les banlieues que le cœur de Paris, les plus hautes classes comme les plus basses. C’est la société de l’ego démesuré, comme le prouvent les pitoyables justifications des Bleus. »
En somme, le « tout à l’ego » contemporain que dénonçait l’an dernier un dossier du Choc du mois…
Relire Topaze
Cette analyse est plus fondée que certains poncifs serinés dans les mêmes pages par Chantal Delsol, épouse de l’ancien ministre libéral-chrétien Charles Millon, qui nous ressert les vieilles fumées sur la France « pays de tradition monarchique, où chacun – tout en réclamant l’égalité pour tous – défend ses privilèges, quels qu’ils soient. »
L’idée de privilèges, sous l’Ancien Régime, était exempt de toute référence égalitariste et indissociable des libertés françaises. Si, comme l’écrivait jadis l’historien Frantz Funck-Brentano, l’ancienne France était « hérissée de libertés », c’était parce qu’elle était aussi hérissée de privilèges, dans ce qui des domaines qui relevaient, non pas de la responsabilité individuelle, mais de celle des communautés naturelles protégeant l’individu des ingérences de l’Etat.
Rien à voir avec les néo-privilèges dont profitent certaines castes toujours aux dépens du plus grand nombre, au sein d’un Etat-César qui s’immisce dans les moindres détails de nos existences. Ce César-Etat est l’acteur principal – mais non pas unique – d’un système qui n’a eu de cesse, depuis 200 ans, de détruire les communautés qui pouvaient faire écran entre la toute-puissance publique et l’Individu coiffé par la démocratie d’une couronne de papier ; à commencer par la famille.
Chantal Delsol est mieux inspirée lorsqu’elle relie « la dissolution de la décence commune » à « la disparition des vérités fondatrices sur lesquelles la morale s’élève. Les sources ont été littéralement vidées. Ces sources, ce sont les grandes religions (en Occident, le christianisme) et ce que les philosophes de la déconstruction ont appelé "les grands récits".»
Les religions accrochaient la morale aux étoiles du Ciel. Du jour où on l’en a décrochée, elle a flotté dans le vide. L’acte de décès de la morale laïque, en dépit des leçons des Hussards noirs, les instit’ incorruptibles de la IIIème, ne date pas d’aujourd’hui. Il faut relire Topaze.
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