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La prolétarisation des millionnaires (en euros)


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Bonnal Nicolas - vendredi 22 avril 2011


En octobre dernier, on apprenait la bonne nouvelle grâce à la Tribune de l’économie, qui n’a pourtant rien d’un quotidien du peuple : la France était le pays d’Europe le plus doté en riches, et ce en dépit de son communisme présumé. (*) Elle comptait 2,2 millions de millionnaires, loin devant la Grande-Bretagne, pourtant paradis fiscal du Richistan, et l’Allemagne, unique puissance industrielle du vieux continent. Avec 9 % de la population de riches pour 1 % de la population mondiale, le Sarkostan n’était précédé, et de peu, que par le Japon, deux fois plus peuplé, et par les USA, cinq fois plus peuplés, et dotés eux d’une population de vrais misérables maintenant. Ce n’est sans doute pas par hasard que la ploutocratie française est apparue sur la scène mondiale : convaincus d’être un pays révolutionnaire et communisant par les médias et les politiciens, les Français ont laissé en réalité se constituer une bonne caste de riches. La hausse de l’euro ou de l’immobilier (c’est la même chose) a bon dos. En réalité depuis Jospin-DSK et surtout depuis Raffarin, tous les gouvernements hexagonaux n’ont de cesser de favoriser les plus privilégiés, au nez et à la barbe du fantôme du pauvre Georges Marchais

Je dois cependant souligner une chose : j’ai parmi mes amis un bon nombre de ces 2.2 millions médiatiques qui devraient être convaincus d’être sur le toit du monde ; et donc euphoriques. Mais ils ne le sont pas. Voyons pourquoi.

On peut avoir un appartement de deux millions de francs 1997 qui vaut aujourd’hui deux millions d’euros : mais qu’en fera-t-on si l’on ne peut pas le vendre, ou mieux, toucher net le produit de cette vente ? On peut avoir plusieurs enfants, signe de richesse aux Etats-Unis. Mais un enfant aujourd’hui, dans ce système américanisé, est avant tout une pompe à fric. On a laissé se déliter l’enseignement public pour l’abandonner à un système privatisé, toujours plus coûteux et inefficace (comme presque tous les systèmes privés : il m’a fallu du temps et de l’argent pour le comprendre, mais je l’ai compris) ; on a multiplié les modes pour enfants ou pour ados, qui de rebelles des années 60 sont devenus des apprentis-consommateurs fort ruineux pour les parents. Et aujourd’hui les enfants sont à charge jusqu’à vingt-cinq ou trente ans, parfois plus, surtout dans les familles bourgeoises : et qui les logera dans une piaule de bonne à mille euros ?

Après, la hausse des matières premières et de l’énergie, l’inflation masquée due à l’euro et à la spéculation éhontée et due aux banquiers centraux (qui ont tout fait pour renflouer les banksters en 2008 !), la montée méritée des pays émergents, tout a joué pour une augmentation forcenée des prix et des tarifs des produits pour les riches. C’est ainsi qu’un simple menu chez Ducasse vaut trois fois plus cher qu’il y a dix ans ; ou une montre de luxe ; qu’un aller-retour en Espagne en voiture coûte à peu près mille euros ; qu’une réparation de voiture ou une consultation chez le médecin « libéral » vaut aussi trois fois plus ; etc. Il n’y a que les voyages qui soient moins chers, mais ils sont devenus, à mon sens, un signe de paupérisation (voir les croisières ; j’en reparlerai)

Je connais des riches possesseurs de dizaines de millions, sur la côte d’usure ou ailleurs : mais eux aussi s’interrogent, hésitent, prennent peur, se privent quelque fois. Un milliardaire italien confesse ainsi qu’il ne se considère plus riche, mais, je cite, de la classe moyenne supérieure. Il n’a pas tort : aujourd’hui, pour avoir deux domiciles, des enfants bien traités et une ou deux bonnes voitures (« que je ne peux même plus utiliser », me dit-il), il faut beaucoup, beaucoup d’argent.

La crapulerie médiatique ne cesse d’évoquer l’enrichissement du monde en poussant l’imbécillité jusqu’à mesurer la richesse de la planète (on est plus riche que Pluton ou même que Mercure !). Ce que je constate, moi, c’est une prolétarisation des millionnaires en euros. Il est moins facile qu’avant d’en gagner beaucoup (comme il n’y a pas plus d’industrie, il faut avoir dix appartements à Cannes ou à Paris, et attendre…), mais il est surtout plus facile d’en dépenser. Le personnel de maison est devenu aussi trop cher, et il était pour nos grands-parents dix fois plus facile de se faire servir. La côte d’usure est couverte de ports de plaisance couverts de bateaux fantômes, car trop chers à alimenter ou à sortir. Qui a les moyens de se payer un équipage aujourd’hui ?

Pour vivre un peu mieux, il faut dix fois plus. Le vrai riche aujourd’hui commence à un milliard, comme le disent les Américains, pour qui être millionnaire en dollars n’est qu’un pis-aller. Trop d’impôts tue l’impôt, disait Laffer. Mais trop de riches n’ont-ils pas tué les riches ?

Nicolas Bonnal

(*) Le Monde.fr, société, le 11.10.10.


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