Lance Pierre - dimanche 13 février 2005
À en croire tous les médias et, bien entendu, George W. Bush, le résultat des élections irakiennes serait une victoire de la démocratie. De la part du Président Bush, cette affirmation est de bonne guerre, puisqu’elle conforte sa politique. En revanche, de la part des journalistes, elle témoigne d’une méconnaissance inquiétante de la réalité irakienne. En effet, la participation des électeurs irakiens à ce scrutin est très significative : elle a été massive chez les Kurdes, très importante chez les Chiites et nulle chez les Sunnites. Les Kurdes, qui bénéficient déjà d’une grande autonomie, veulent à tout prix constituer un État indépendant, comme les Occidentaux le leur avaient promis en 1924, et qu’ils méritent d’ailleurs à tous égards. Ces montagnards caucasiens, qui ne sont musulmans que du bout des dents, sont beaucoup plus proches des Arméniens que des Arabes. Les Chiites, quant à eux, ont voulu montrer le poids majoritaire de leur communauté en Irak et prendre une revanche sur le régime de Saddam Hussein qui les avait muselés pendant vingt ans. Les Sunnites, pour leur part, ont boudé le scrutin, car ils savent qu’ils ne feront pas le poids dans la nouvelle carte d’Irak qui se dessine. Ils savent que personne ne leur pardonnera d’avoir soutenu l’ancien dictateur et d’avoir profité de tous les privilèges octroyés par son régime. Ils forment l’essentiel des troupes de la guérilla qui combattent à la fois les Américains et la nouvelle armée irakienne largement chiite. Craignant de n’être plus que des pestiférés dans l’Irak de demain, ils se réfugient dans une attitude de desperados prêts à mettre tout le pays à feu et à sang.
À chaque peuple son État
La tragédie irakienne démontre une fois de plus la nécessité impérieuse de reconnaître à chaque peuple le droit à son territoire associé au devoir de respecter celui des autres. Sur tous les continents, partout où des politiciens mytho-mégalos ont voulu ficeler ensemble des ethnies ou des cultures différentes en privilégiant l’une d’entre elles, le résultat a été le même. Ces États contre-nature, fruits d’une politique « à la Frankenstein », ne peuvent perdurer que sous une dictature implacable ou sont promis aux plus sanglants éclatements. À quelques variantes près, cela concerne le Sri Lanka comme l’Irlande du Nord, le Rwanda comme la Côte d’Ivoire et, bien sûr, la Palestine. Ce fut aussi le cas de la Yougoslavie de Tito puis de Milosevic. Il y a d’ailleurs des similitudes singulières entre ce que fut la Yougoslavie et ce qu’est l’Irak aujourd’hui. Les Serbes de Milosevic voulaient tenir dans la première le rôle que les Sunnites de Saddam ont tenu dans le second. Ces nations artificielles ne peuvent pas devenir des démocraties, ou alors il faut que chacune de leurs composantes retrouve son indépendance la plus complète. Aujourd’hui la Yougoslavie n’existe plus, mais il y a une Slovénie, une Croatie, une Serbie, une Bosnie, un Monténégro. La question du Kosovo reste en suspens et la paix civile n’y est maintenue que par la présence d’armées étrangères sous l’autorité de l’ONU. Le sort de l’Irak ressemblera sans doute à cela. Le Kurdistan indépendant verra le jour et il faut envisager dès maintenant la création de deux autres États, l’un sunnite et l’autre chiite. Si les Américains veulent pouvoir quitter l’Irak sans laisser derrière eux le chaos, ils seraient bien avisés de favoriser ce processus. Mais, à supposer qu’ils aient cette sagesse, encore faudra-t-il qu’ils assurent le maintien de la nouvelle configuration par une présence armée suffisante pour servir de « tampon » entre les jeunes États. S’ils ne le font pas, il y a les plus gros risques que l’État chiite, qui regroupera 60 % de l’actuelle population irakienne et qui sera soutenu par l’Iran, ne rêve plus que de dévorer les deux autres et de reconstituer à son profit la pseudo-unité irakienne. Certains prétendent que la démocratie n’est pas faite pour tout le monde. Ils ont tort. Mais nul ne doit oublier que la démocratie ne peut fonctionner que dans une population suffisamment homogène et évoluée pour que chaque citoyen vote selon sa conscience et non selon son appartenance à une communauté. Sinon, la communauté majoritaire hérite de tous les pouvoirs et opprime les minorités. C’est ainsi qu’une forme de dictature peut sortir du suffrage universel.
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