Tribalat Michèle - dimanche 30 novembre 2003
À l’évidence, la laïcité n’est pas un principe universel. Elle est d’ailleurs sans traduction dans le monde anglo-saxon. Elle ne peut figurer au « paradis des droits de l’homme » comme, par exemple, la liberté de conscience. C’est, plus simplement, le modèle politique que la République a choisi afin de régler un conflit multiséculaire avec l’Église.
Ce choix est unique en Europe mais nos voisins n’ont pas connu la même histoire. La laïcité, c’est donc aussi le produit d’une histoire particulière. La Cour européenne se garde bien de juger les différents modèles de relations des États avec les religions ou de les hiérarchiser. Elle admet tout à fait les spécificités nationales en la matière. C’est un choix politique qui, pourvu qu’il respecte les libertés de conscience et de culte, est respecté en tant que tel. C’est d’ailleurs ce qu’est venu déclarer Jean-Paul Costa, vice-président de la Cour européenne des droits de l’homme, à la Commission Stasi.
Pendant quinze ans, nous avons oublié cette évidence : la laïcité n’est pas une affaire juridique, mais politique. Et les incertitudes qui ont accompagné la gestion des premières affaires de voile, l’embrouillamini qui est sorti de l’avis et de la jurisprudence du Conseil d’État, sur lequel il va falloir revenir par une loi si l’on souhaite réaffirmer ce modèle politique, signent l’échec des politiques. Ils n’ont pas eu le courage, soit d’affirmer les vertus du modèle laïque, soit d’en proposer un autre. Ils ont cru s’en sortir en refilant l’affaire aux juges. Si la faute est politique, il ne faut pas épargner le Conseil d’État qui s’est arrogé le droit de définir une nouvelle laïcité qu’il croyait mieux convenir à l’idée qu’il se faisait de notre époque. C’est volontairement qu’il a redéfini celle-ci en donnant une interprétation de la liberté de conscience plus extensive que ne le fait la Cour européenne et en refusant de donner un sens au voile, ce que la Cour européenne a fait sans état d’âme dans un arrêt récent. Le Conseil d’État n’a pas voulu y voir un signe d’inégalité entre les hommes et les femmes. La Cour européenne si. C’est donc aux politiques de remonter la pente de près de quinze ans d’égarement juridique. Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins. Nous n’avons plus l’excuse, si souvent avancée, du désaveu de la Cour européenne pour trancher. Se pose aujourd’hui un problème purement politique.
Si la laïcité n’est pas un principe universel, il est donc illusoire de la défendre à ce titre. C’est plus simplement, pour la plupart des Français, un mode de pacification des relations avec et entre les religions. Celui-ci a fait ses preuves, et a été appliqué sans ménagement à l’Église, et les Français ne voient pas pourquoi il faudrait qu’ils s’en séparent quand une autre religion pose problème. Aucune religion ne consent volontiers, de son plein gré, à sa propre relativisation. Et l’islam est probablement moins préparé que tout autre à cette épreuve…
Défendre la laïcité sur le registre des valeurs universelles, ce serait entrer dans le piège tendu par les islamistes qui espèrent toujours leur donner la couleur de l’islam alors qu’ils ont plus de difficulté avec les modèles politiques issus de l’histoire des peuples. D’ailleurs Tariq Ramadan ne s’en cache pas : « Ce ne sont pas les modèles qu’il faut défendre, mais les principes ». Dans les combats politiques qui s’annoncent, il serait bon d’assumer un peu mieux notre histoire et, à ce titre, la laïcité qui en est sortie, afin de résister à la stratégie islamiste qui s’efforce, je cite « de comprendre l’état de droit de façon neutre et objective, c’est-à-dire dénuée de toute connotation occidentale. »
La nouvelle laïcité, justement débarrassée du « lest de l’histoire », leur convenait parfaitement et ils envisageaient de poursuivre le travail avec la « neutralité ».
Pour être mieux armé, il faut aussi admettre les filiations entre islam et islamisme, en évitant de ne garder dans le premier que ce qui nous convient et de rejeter dans le second tout ce qui nous déplaît. La différence entre les deux n’est pas théologique mais politique. L’islamisme est un projet politique qui, même s’il emprunte les voies démocratiques, doit être combattu au même titre que d’autres idéologies totalitaires. Il faut s’acharner à défendre le modèle laïque afin de préserver le droit précieux dont nous bénéficions tous, le droit au laxisme.
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