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Le business médical


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Lance Pierre - dimanche 24 juillet 2005


Après mon article “Le médicalisme a supplanté le christianisme”, un lecteur me demande : “Vous dites que la médecine est devenue une religion, mais n’est -ce pas plutôt une affaire de gros sous?” Comme si l’un empêchait l’autre! A-t-on jamais vu une religion pouvoir se passer de “gros sous”?
Tout le monde admire les cathédrales (moi le premier), ces chefs-d’œuvre d’architecture et de sculpture qui défient les siècles et dont j’entends certains dire qu’elles ont été “édifiées par la foi”. Elles l’ont été surtout par des charpentiers, maçons et tailleurs de pierre gaulois d’un formidable talent, que les cités médiévales s’arrachaient à prix d’or. Ces artisans réputés étaient reçus comme des princes dans les meilleures auberges et ne travaillaient que… 35 heures par semaine ! Curieusement, personne ne se pose jamais la question de savoir où l’on trouvait les sommes d’argent pharamineuses nécessitées par de telles entreprises.
Mais revenons à la religion médicaliste. Je vais vous résumer une “histoire de gros sous” que j’emprunte au livre de Sylvie Simon “Information ou désinformation? – La manipulation médiatique et politique en matière de santé” (Guy Trédaniel Éditeur) dont je vous recommande très vivement la lecture instructive autant qu’effrayante. Cela se passe aux États-Unis, mais ne soyez pas inquiets, chez nous, c’est pareil, juste un peu plus opaque.
En juillet 2003, un chercheur du nom de David Franklin employé par la firme pharmaceutique Warner-Lambert révèle à NBC News qu’il a été chargé de persuader les médecins de prescrire certains médicaments, que leur emploi soit justifié ou non. “J’ai été entraîné à mentir aux médecins”, affirme-t-il. Il s’agissait notamment de faire prescrire le Neurontin, un médicament n’ayant pour indication que le contrôle des crises d’épilepsie, pour toutes sortes d’autres affections.

Camelots et bonimenteurs

Ces “extensions d’indications” sont relativement fréquentes, mais elles doivent auparavant être agréées, ce qui n’était pas le cas. Franklin prit conscience de la gravité de ce qu’on lui faisait faire, car il ignorait tout des effets du produit sur les patients. Et il était stupéfait de la facilité avec laquelle les médecins se laissaient convaincre d’utiliser ce médicament ou d’en augmenter les doses. Il est vrai qu’il devait se présenter à eux comme médecin de leur propre spécialité, changeant de casquette selon l’interlocuteur, alors qu’il était microbiologiste mais nullement docteur en médecine. Bourrelé de remords, il quitta son employeur et porta plainte contre lui pour fausses déclarations. Son avocat Tom Greene accumula une masse de pièces compromettantes, ayant découvert que Franklin n’était qu’un simple rouage d’une énorme machine commerciale ayant pour but d’encourager illégalement l’extension des indications de médicaments. Et Tom Greene dénonce: “Ils louaient les services de sociétés pour écrire des articles afin que ces indications “off-label” du Neurontin soient proclamées dans la littérature médicale dans notre pays, mais aussi dans le monde entier.”
Franklin était aussi chargé de contacter des médecins réputés qui étaient payés jusqu’à mille dollars pour signer des papiers qu’ils n’avaient jamais écrits. Le Ministère de la Justice américain déclare que cette affaire “présente l’évidence d’une intrigue de commercialisation illégale, truffée de fausses allégations et de conduites frauduleuses, dans le but d’accroître les ventes.”
Entre-temps, la compagnie Pfizer, la plus grande compagnie pharmaceutique du monde, racheta Warner-Lambert. Elle accepta de plaider coupable et de payer 430 millions de dollars d’amende. Elle devra en outre verser à David Franklin la somme de 24,6 millions de dollars. En attendant, les ventes du Neurontin ont progressé spectaculairement et atteignent aujourd’hui le chiffre de 2,7 milliards de dollars. L’amende sera supportable…
Quant aux malades qui ont reçu un médicament inapproprié, ils n’auront qu’à compter sur le fameux “effet placebo” et à se débattre avec les effets secondaires. Leur “médecin traitant” trouvera bien un autre médicament pour les soulager des effets du premier.
En France, il y a peu de chances qu’un scandale similaire éclate. Car tout est beaucoup mieux organisé. Les conseillers du Ministère de la maladie et les membres de l’Agence du médicament étant presque tous, comme l’a signalé la Cour des Comptes, actionnaires des grands groupes pharmaco-chimiques, tout se passe en famille...


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