Lance Pierre - dimanche 22 janvier 2006
Beaucoup ont cru que la chute du mur de Berlin signifiait la fin du collectivisme matérialiste. Or, ce n’était que la fin du pouvoir politique d’inspiration marxiste, mais le collectivisme rampant à l’œuvre dans toutes les sociétés modernes, et notamment en France, n’a fait que croître et embellir. Car le collectivisme, c’est ce qui fait passer la collectivité avant l’individu, la masse avant la personne, l’État avant le Citoyen. Autrement dit, c’est ce qui met le monde cul par-dessus tête, et par lui l’être humain devient une particule, un élément indifférencié, un simple numéro. Le plus étrange, c’est que tout homme se révolterait d’instinct contre cette dépersonnalisation forcenée, si elle se manifestait directement et ponctuellement à son encontre. Mais l’agression est dissimulée sous le processus de bureaucratisation qui disperse dans le tissu social son invisible poison. Il existe pourtant un moyen de le faire apparaître : c’est de tout ramener à l’échelle humaine, en imaginant la collectivité nationale réduite à la dimension d’un immeuble. Suivez le guide : Vous habitez dans cet immeuble et un de vos voisins vient sonner à votre porte pour vous dire ceci : – Cher voisin, je viens vous annoncer que ma jeune épouse vient de mettre au monde des jumeaux. – Toutes mes félicitations ! lui répondez-vous. – Merci. Toutefois, ma situation matérielle n’étant pas brillante, j’ai eu l’idée de demander à chacun de mes voisins de me verser une petite mensualité pour m’aider à élever mes enfants. À supposer que quelqu’un puisse avoir l’incroyable culot de tenter une telle démarche, je présume qu’il s’attirerait, par exemple, une réponse de ce genre : – Monsieur, puisque vous avez fait des enfants, volontairement ou non, permettez-moi de vous dire qu’il vous appartient d’assumer entièrement les conséquences de vos actes. Quant à moi, il se trouve qu’avec ma fiancée nous avons décidé d’attendre, pour nous marier dans de bonnes conditions, d’avoir fait quelques économies. Vous comprenez bien que si j’accédais à votre demande effrontée, mon mariage en serait retardé, et du même coup reportée la naissance de mes propres enfants. Comme je ne vois pas au nom de quoi je devrais sacrifier les miens aux vôtres, nous en resterons là et vous n’aurez pas un kopeck. J’ose croire que presque tous nos concitoyens auraient une réaction analogue. Et pourtant, personne ne s’indigne de voir son salaire amputé par la Caisse des allocations familiales, alors que celle-ci ne fait rien d’autre que systématiser et anonymiser la démarche du voisin tapeur. Telle est la perversité du collectivisme. Sous le titre « Liquidation de la cellule familiale en France », M. B. de Fabrègues, s’inspirant du livre de Michel De Jaeghere « Enquête sur la christianophobie », dressait dans notre précédent numéro un bilan présenté comme catastrophique de l’évolution des familles françaises. Ces messieurs nous affirment que la loi Simone Veil de 1975 fit passer le nombre des avortements à 250 000 par an. Or, dans la période précédente, les avortements clandestins dénombrés étaient en constante augmentation, jusqu’à atteindre selon certains le chiffre record de 350 000 par an, dans des conditions mettant souvent en danger la vie des jeunes femmes. Mais ce qui m’a outré dans cet article, c’est que les citations finales sont exactement contraires à la vérité. La famille se porte en France parfaitement bien, car la libéralisation du divorce et de l’avortement en a amélioré la qualité, en permettant la correction des erreurs de jeunesse et une recomposition mieux réussie des couples. Après une désaffection provisoire, le mariage a repris une courbe ascendante. Les jeunes gens se marient plus tard qu’autrefois, souvent après quelques années de vie commune, en des unions plus réfléchies et mieux assorties, et le taux de fécondité de la France est un des meilleurs d’Europe, ce qui ne peut pas être seulement dû à celui des femmes d’origine immigrée, qui sont également présentes en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Mais ces prétendus défenseurs de la famille ne sont en réalité que des collectivistes. L’amour vrai, les sentiments forts, les drames personnels leur sont étrangers. Amputés par leur dogmatique de toute sensibilité, ils ne se soucient que du nombre des têtes et ne voient dans un peuple rien d’autre qu’un cheptel au service de l’État.
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