Milliere Guy - dimanche 03 juillet 2005
Ce n’est pas sans consternation que je suis, d’un œil distrait, les débats sur la situation économique de ce pays. Il existe une « exception française » en termes de chômage, dit-on. Aussitôt, les socialistes de gauche se lancent dans de grands discours parlant de la nécessité de donner davantage de « sécurité » aux salariés (laquelle ? leur transformation en fonctionnaires ?), de la nécessité d’injecter du pouvoir d’achat (avec quel argent ?). Les socialistes de droite parlent, eux, avec timidité, de flexibilité, de dynamisme à retrouver, mais se gardent bien d’énoncer quelques vérités élémentaires : la richesse, cela se crée; cela implique une profitabilité des investissements; plus l’État ponctionne les entreprises, plus celles-ci investissent, mais ailleurs qu’en France; une mauvaise rémunération du capital humain de haut niveau mène celui-ci à quitter le pays; une mauvaise formation du capital humain résiduel rend celui-ci inefficace et inadapté, juste bon à venir occuper des emplois à basse qualification ou à grossir les rangs des Rmistes et de l’ANPE. Dire ces vérités élémentaires serait franchir le Rubicon, cesser de raisonner comme des socialistes ou raisonner comme des socialistes modernes à la Tony Blair, mais ils n’en ont pas le courage. Peut-être n’en ont-ils plus non plus les capacités intellectuelles. Des années de mauvaises lectures finissent par vider l’esprit. Dire la vérité impliquerait d’affronter les syndicats, de se heurter à des grèves dures dans des secteurs tels que la Poste, la SNCF, la RATP ou l’EDF. Cela impliquerait les critiques de la quasi-totalité des journalistes, presque tous sortis de l’école du parti de la pensée unique. Cela impliquerait des critiques indignées de la plupart de ceux qui se prétendent économistes en France et qui, à hauteur de 90%, ne sont que des idiots cooptés par d’autres idiots, tout juste bons à former une nouvelle génération d’idiots incapables de survivre hors des murs de l’université et de la fonction publique, incapables même de savoir que Marx est mort depuis cent vingt ans et Keynes depuis six décennies. Le scénario le plus vraisemblable en ces conditions : la poursuite de la chute. Nous ne deviendrons pas un pays du tiers-monde, non, mais un pays de seconde zone où le pouvoir d’achat se réduira peu à peu. Les ultimes entrepreneurs à vouloir rester français investiront et créeront des emplois à l’extérieur. Les derniers économistes sérieux quitteront le pays; les idiots occuperont le terrain qu’ils n’occupent pas encore. Le vieillissement et l’islamisation du pays feront le reste. Une Europe libre et connectée à la mondialisation se mettra en place et la France sera sa banlieue, le parent pauvre, arrogant, ridicule. Redresser la situation d’ores et déjà relèverait de l’héroïsme et, même si un homme susceptible de le faire se levait, encore faudrait-il que la population suive – elle qui, gavée de mensonges et de propagande, ne comprend plus rien à rien et semble préférer la lente euthanasie d’aujourd’hui à un traitement de choc. Aux fins qu’elle supporte l’euthanasie, on lui montrera de temps à autres de belles images: un TGV, un nouvel Airbus. On ne lui dira pas que c’est le gros arbre scintillant qui cache la forêt malade. Même si on lui disait ce que le nouvel Airbus a coûté en financement publics, presque deux milliards d’euros (quinze milliards d’euros jusqu’à présent pour tout le programme Airbus), même si on lui disait que les clients essentiels sont des compagnies qui bénéficient de rabais et de subventions de la part d’Airbus, financées avec l’argent des contribuables et donc au prix du gonflement du nombre des chômeurs en France, même si on lui disait qu’en ces temps de flexibilité du transport aérien, un avion très gros porteur ne fait pas sens et risque de finir comme le Concorde, il n’est pas sûr qu’elle écouterait. De belles images, il ne restera bientôt plus que ça. Avec la détestation xénophobe de ceux qui réussissent mieux que nous ailleurs sur la planète. J’aimerais ressentir de la compassion, mais mes capacités de compassion sont presque épuisées. Un peuple qu’on trompe une fois peut le reprocher à ceux qui l’ont trompé. Un peuple qu’on trompe mille fois ne peut le reprocher qu’à lui-même. Je préfère ne rien dire d’un peuple qui ne verrait même pas qu’on le trompe…
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