Dumait Alain - samedi 29 mai 2004
Les États-Unis étant à ce jour, et sans doute pour longtemps encore, le pays le plus puissant du monde, aux plans économique et militaire, notamment, il est normal que leur élection présidentielle, une fois tous les quatre ans, soit un événement majeur, non seulement pour les citoyens américains, mais également pour l’opinion publique mondiale. Compte-tenu de la mondialisation, qui se traduit par une sorte de rétrécissement de la planète, l’élection de novembre prochain sera donc un événement planétaire. Dans ces conditions, on s’attendrait à ce que les médias français assurent d’ores et déjà une couverture importante de l’événement. En suivant de près, dans tous les États de l’Union, les élections primaires, si caractéristiques de la démocratie américaine. En prenant le pouls de l’opinion, en cherchant à identifier ses grandes tendances et ses mouvements. En mesurant sa diversité. En faisant aussi, bien sûr, le bilan de l’administration de George Bush, du point de vue de sa politique intérieure comme de sa politique extérieure, qui ne peut être ramenée au seul problème irakien… Au lieu de quoi, nos médias préfèrent se placer sur le terrain de la pure propagande. La détestation générale de la presse française pour George Bush n’a d’égal que celle qu’elle a si bien manifestée en avril 2002 à l’égard de Jean-Marie Le Pen. L’arme favorite de la propagande, depuis toujours, est celle de la caricature. Le Président des États-Unis est donc, chez nous, presque unanimement décrit comme un simple benêt. C’est dans cette ambiance que le jury du Festival de Cannes, 57e édition, vient d’accorder sa Palme d’or au plus gauchiste des réalisateurs américains, Michael Moore, pour « Fahrenheit 9/11 », un film qualifié de « documentaire », mais qui, aux dires de tous ceux qui l’ont vu, y compris de ceux qui l’ont applaudi, est plutôt un simple montage, détournant des images de leur contexte, leur faisant dire l’inverse de la vérité, pour aboutir à une simple bouffonnerie anti-Bush. Ce jury - emmené par le réalisateur Quentin Tarantino, 41 ans, autodidacte et déjanté, nouvelle coqueluche des nihilistes - a profité de l’occasion, et de la présence sur la croisette de milliers de journalistes et de caméras, pour apporter sa contribution à une campagne politique mondiale.
ÊEtre de droite n’est pas correct !
Au plan artistique, il s’agit d’un simple détournement. Une forme nouvelle de happening. Car le film de Michael Moore, aussi réussi et efficace soit-il, peut-être, n’est certainement pas le chef-d’œuvre qu’on peut s’attendre légitimement à voir primé à Cannes. Le spectacle n’était pas à l’écran mais sur la scène, dans la salle, quand Michael Moore, rappelé d’urgence des États-Unis où il était retourné après la présentation de son film, fut invité à venir recevoir son trophée, avant de tenir une conférence de presse et s’exprimer ensuite sur les télévisions du monde entier. Cet événement marque une nouvelle étape dans la voie de la politisation unilatérale de la culture, mise au service d’une idéologie qui, pour se vouloir révolutionnaire, n’en est pas moins minoritaire et peu démocratique. On devine que si George Bush est battu, en novembre prochain, les Américains auront « bien voté », tandis que s’il est réélu, le peuple aura tort. Comme il a eu tort, en France, le 22 avril 2002… Sauf erreur, à ce jour, aucune voix autorisée ne s’est élevée contre cette manipulation. De même qu’après les élections présidentielles de 2002, il a fallu plusieurs mois avant que certains médias amorcent un début de timide mea culpa et reconnaissent qu’ils s’étaient conduits comme de simples propagandistes...
Un nouveau soviétisme
Le même phénomène est à l’œuvre en France dans l’édition. On sait que le groupe Hachette a finalement été contraint par les autorités de Bruxelles, en charge de faire respecter les règles de la concurrence, de revendre 60 % de l’ensemble des sociétés d’édition regroupées provisoirement dans une entité dénommée Éditis. Ayant fait la meilleure offre financière, aux alentours de 650 millions d’euros, le groupe de Wendel s’est vu normalement offrir une option prioritaire. Mais comme ce groupe est présidé par un certain Ernest-Antoine Seillière, par ailleurs président (jusqu’à l’année prochaine) du Medef, réputé « de droite », on a vu fleurir ici et là, sous des plumes réputées sérieuses, des articles posant la question de savoir si une grande maison d’édition, publiant en particulier des livres scolaires, pouvait être, ou non, la propriété d’un groupe dont le principal dirigeant a des idées politiques si peu correctes. De même, une majorité de journalistes du « Figaro » ne se gêne pas de dire que leur nouveau propriétaire Serges Dassault, par ailleurs élu UMP, est un affreux réactionnaire. On croit rêver. Mais c’est ainsi. En 2004. Dans la république socialiste française.
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