Laurent Alain - samedi 22 novembre 2003
Dans une société aussi massivement anti-libérale que la France, il est surprenant mais a priori bien venu, courageux et réconfortant qu’à gauche, il se trouve enfin quelques voix pour oser dire aux autres : le libéralisme n’est pas l’ennemi du peuple que vous prétendez ; les socialistes devraient au contraire se rallier à ses principes fondamentaux. Voici qui change heureusement des procès en sorcellerie qu’on s’y intente entre camarades pour cause de « social-libéralisme ». C’est pourquoi, on pouvait beaucoup espérer de la contribution de poids que Monique Canto-Sperber a apporté à ce nouveau cours qui se cherche sous forme de deux ouvrages parus au printemps dernier : « Le socialisme libéral, une anthologie » (Esprit) et « Les règles de la liberté » (Plon).
Hélas, il a fallu déchanter. Et la déception, pour ne pas dire la consternation, est à la hauteur des espoirs trop vite mis dans cette amorce d’aggiornamento.
On s’est en effet trouvé en présence d’une bien étrange et très médiatisée opération de désinformation intellectuelle systématique concernant l’identité de la tradition libérale.
Peut-on affirmer par exemple sans trahir l’inspiration de celle-ci que « les atteintes portées à la liberté, en particulier sous forme de taxation, correspondent au recouvrement d’une dette sociale impersonnelle » (Les règles, p. 57), que « dans un cadre libéral, il est légitime qu’une partie des bénéfices de la propriété revienne au corps social » (p. 63), et que « ceux qui n’ont pas de propriété disposent en revanche de créances (…) la réflexion libérale éloigne de l’idée dogmatique d’une propriété inaliénable car prolongement immédiat de la personne » (p. 64) ? Ou encore que « le libéralisme économique ne consiste pas dans la conception du laissez-faire, laissez-passer » (p. 218) ? Est-il possible, sans risquer de dire rigoureusement n’importe quoi, d’avancer que « la plupart des libéraux ont adopté une conception explicitement historiciste des droits. Les droits ne sont pas une axiomatique, ils ne sont pas définis une fois pour toutes » (p. 270) ? Ou de parler de « la réflexion libérale dont est issu l’État-providence » (p. 67) après avoir prétendu que « l’idée de gouvernance mondiale… est fidèle à l’inspiration libérale » (p. 21) et fait l’apologie de l’« économie mixte » ? On saisit la fin de cette abracadabrantesque histoire lorsque l’auteur en vient à affirmer que « les idées libérales firent, dès la fin du XIXe siècle, l’objet d’une véritable révision conceptuelle » (p. 104) et que « dans bien des pays du monde… “libéralisme“ veut dire démocrate et de gauche » (p. 212).
Ce que Mme Canto-Sperber appelle libéralisme, c’est ce que pensent les liberals anglo-saxons, dont chacun sait (R. Aron dénonce ce sournois glissement sémantique dès L’Opium des intellectuels en 1955 !) qu’ils sont des social-démocrates souvent gauchisants. On garde et récupère le mot, mais en le vidant de son contenu classique et le rendant synonyme de socialisme de (semi) marché. À cette aune frelatée, Hayek, Mises et M. Friedman deviennent d’horribles « ultra-libéraux », tandis que les faux « vrais » libéraux sont J. Rawls, Strauss-Kahn ou Hilary Clinton. Cherchez l’erreur !
Qu’on m’entende bien. Je ne conteste nullement l’idée d’un possible et souhaitable avènement d’un libéralisme de gauche en France - que j’ai appelé de mes vœux dans le chapitre 13 de mon livre « La Philosophie libérale » (ce qui m’a d’ailleurs valu un flot d’insultes de la part des libéraux sectaires…). Et les libéraux français ont un urgent besoin de recevoir du renfort et des alliés. Mais ce rapprochement entre une gauche ouverte et le libéralisme ne peut intervenir sur des bases aussi biaisées que celles dont on vient de parler. Toute équivoque doit être levée quant aux rapports avec le liberalism, responsable faut-il le rappeler, du pacifisme pro-soviétique, de l’« affirmative action » et de l’inquisitoriale « political correctness ».
Et la gauche doit rompre avec l’étatisme congénital du socialisme comme l’a fait Tony Blair. Autant dire qu’on n’en prend pas le chemin en France, où le « social-libéralisme » demeure bien plus socialiste (avec fiscalisme et assistanat à la clé) que libéral.
Décidément, pas plus que le vrai libéralisme n’est soluble dans le socialisme, ce dernier ne l’est dans le libéralisme. N’est pas libéral dans la gauche, ou de gauche dans le libéralisme, qui veut…
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