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Le suicide judiciaire d’Alain Juppé atteint Jacques Chirac


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Dumait Alain - samedi 07 février 2004


Alain Juppé a laissé ses amis politiques vitupérer contre une décision de justice, et, par là même, mené une surprenante campagne contre le principe même de l’indépendance des magistrats. Quand, vendredi dernier 30 janvier, est tombé, à 14 h 20, dans la salle d’audience du tribunal correctionnel de Nanterre, le jugement le condamnant à mort politiquement, il aurait mieux fait de s’en prendre aux vrais responsables, c'est-à-dire, outre lui-même, son avocat et aussi son père en politique, un certain Jacques Chirac.

Car un accusé, quel qu’il soit, jusqu’au dernier moment de l’audience publique, conserve la liberté de choisir, au moins, les moyens de sa défense. Et Alain Juppé, dans cette affaire, a été très mal conseillé par l’avocat personnel de Jacques Chirac, Maître Francis Szpiner, sur l’instigation duquel, jusqu’au bout, il a pris le parti de nier les faits, pourtant évidents et d’ailleurs reconnus comme tels par plusieurs de ses adjoints. À savoir que, jusqu’en 1995, date de la première élection à la présidence de la République de Jacques Chirac, la Mairie de Paris a bel et bien été utilisée non seulement comme un quartier général permanent de campagne mais également comme une vache à lait.

Tout le monde, y compris les trois magistrats du tribunal de Nanterre, sait bien que les sept emplois fictifs reprochés à l’ancien adjoint aux finances de la Mairie de Paris, pris en charge par la ville de Paris et aussitôt mis à la disposition du parti, ne constituent qu’une goutte d’eau dans un océan de turpitudes.

Bien sûr, comme l’avait fait en son temps son adversaire politique Henri Emmanuelli dans l’affaire Urba, il était possible à Alain Juppé de plaider de larges circonstances atténuantes. Il n’était qu’un maillon d’une chaîne… Les mauvaises habitudes étaient anciennes (1977, date de la première élection de Jacques Chirac à la Mairie de Paris)… Les lois sur le financement des formations politiques étaient récentes (à partir de 1988)… La loi criminalisant la prise illégale d’intérêt des hommes politiques n’a été votée, sous le gouvernement

d’Édouard Balladur, qu’en 1995…

Si telle avait été sa ligne de conduite, il aurait pu obtenir l’indulgence du tribunal, sous la forme d’une condamnation ferme mais limitée dans le temps, peut-être même assortie d’un sursis, et sans inscription sur son casier judiciaire de toute inéligibilité.

Chirac n’est plus le garant de l’indépendance des magistrats

Au lieu de quoi, il a non seulement nié l’évidence, méprisé le tribunal (en lui demandant la permission de ne pas assister à la première semaine des débats), mais encore il a lui-même cru devoir donner à son affaire le maximum de résonnance en annonçant, comme une menace, qu’un jugement sévère pour lui l’amènerait à quitter la vie politique. C’était un défi absurde et inutile que des juges normalement indépendants ne pouvaient pas ne pas relever.

Il est à la fois tragique et comique de voir un homme dont tous ses « amis » vont répétant qu’il est de la trempe des grands chefs d’État commettre une telle erreur de jugement. D’autant que personne ne conteste par ailleurs sa rapidité intellectuelle. Quand il était à l’ENA, sortant de la prestigieuse École Normale Supérieure, il était même surnommé Amstrad, du nom d’un ordinateur qui a eu son heure de gloire mais qui est aujourd’hui au cimetière de l’informatique. Comme lui, Alain Juppé fonctionne vite. Mais son logiciel psychologique et politique laisse souvent à désirer…

À sa décharge, il ne pouvait pas faire autrement que de protéger Jacques Chirac dont il était, au moment des faits, le subordonné, comme a tenu à le noter dans son jugement le tribunal de Nanterre. En disant qu’il ne savait pas, il pouvait aussi soutenir, a fortiori, que Jacques Chirac ne savait pas non plus. Mais, après le jugement du 30 janvier, qui l’accable pour avoir solennellement menti, c’est le chef de l’État lui-même qui se retrouve en première ligne.

Les juges du tribunal de Nanterre ont eu raison de rappeler dans leurs attendus qu’il était grave, pour un élu, de tromper la confiance du peuple souverain en se livrant à des actes condamnés par le Code pénal ou électoral, et plus encore de la part d’un élu issu des meilleures écoles de la République, ancien Premier Ministre…

Tous les partis politiques - à l’exception notable du Front national - ont été touchés c’est vrai par « les affaires » (termes pudiques pour désigner les crimes et délits commis par des élus). À gauche, à l’exception d’un dossier qui doit être plaidé à Bayonne au mois de mai, les procédures sont presque toutes purgées. Mais c’est loin d’être le cas du côté de l’UMP qui, dans les deux années qui viennent, aura au moins cinq autres procès à haut risque politique à affronter.

L’indépendance des juges du tribunal de Nanterre peut constituer un exemple pour beaucoup d’autres. Il n’est pas sûr qu’en poussant ses amis à dénoncer la soi-disant partialité des juges, Jacques Chirac ait fait le bon choix…


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