Thieulloy (de) Guillaume - dimanche 16 octobre 2005
Il est fréquent, en France, d’entendre critiquer les États-Unis comme patrie de “l’ultra-libéralisme”. Le ressort profond de cette critique tient plus probablement à un ressentiment d’ancienne grande nation contre une jeune nation qui nous a supplantés. Mais il faut tout d’abord noter que les États-Unis ne peuvent être taxés “d’ultra-libéraux” qu’improprement. La politique américaine, notamment la politique économique actuelle, me semble ressortir au moins autant du keynésianisme et du nationalisme économique que du libéralisme classique. En ce qui concerne le keynésianisme, il suffit de constater la part impressionnante des déficits publics dans le PIB américain pour s’en rendre compte. On peut, à la rigueur, sortir de l’analyse les frais engagés par la guerre en Irak (entièrement financée par le déficit), mais il reste que les États-Unis n’hésite pas plus que la France à soutenir leur croissance par la dette, selon l’antique modèle keynésien. Il faut reconnaître que, chez eux, ça marche – contrairement à ce côté de l’Atlantique où le déficit se creuse, sans que l’on discerne quelque reprise de la croissance que ce soit. Leur croissance pour 2006 devrait tourner autour de 3,5 ou 4%, tandis que la croissance française ne dépassera sans doute pas 1,5% (l’INSEE, organisme d’État, a même ouvertement contesté le chiffre de 2,25% de croissance, avancé comme hypothèse pour le budget 2006)… La réussite américaine peut s’expliquer par au moins deux raisons. D’une part, la fiscalité est nettement plus attractive pour les entrepreneurs et les capitalistes que chez nous. Par conséquent, l’emploi se porte mieux et les dépenses sociales sont proportionnellement plus faibles qu’en Europe. D’autre part, le dollar reste la monnaie de référence. Par conséquent, tous les pays étrangers qui gardent des dollars en réserve contribuent à financer le déficit public américain. Leur acquisition de monnaie américaine contribue à soutenir les cours du dollar, contre-balançant l’effet mécanique de la planche à billets utilisée pour combler le déficit. Cela étant, les États-Unis se mettent également dans la main de leurs créanciers, et notamment des Chinois. Il est bien clair que ces derniers ont au moins autant besoin des Américains que les Américains ont besoin des Chinois et que le risque de déstabilisation financière des États-Unis est pour le moment bien hypothétique. Mais ce risque existe – et d’autant plus que la Chine et la Russie pourraient ne pas accepter aussi bien un conflit en Iran que la récente guerre en Irak. Ajoutons à cela que la marge de manœuvre en matière de taux d’intérêt est faible pour la FED, puisque, outre la dette publique, la dette des ménages est colossale et qu’une brutale remontée des taux pour contenir l’inflation, qui pourrait résulter d’une attaque financière chinoise, entraînerait un krach immobilier dramatique. Bref, la situation financière américaine est fragile – précisément en raison du fait que les États-Unis ne se conforment nullement au modèle du libéralisme classique pour leur propre économie et ont choisi de dépendre de l’étranger pour leur dette. Pour compléter cette impression de décalage entre le modèle prôné outre-Atlantique et la politique économique qui y est mise en pratique, il convient de remarquer que, contrairement à la France et à l’Union européenne, les USA pratiquent sans complexe le nationalisme économique et que toute une série d’entreprises relevant de secteurs stratégiques (notamment l’industrie d’armement) sont nationalisées ou dépendent du moins étroitement du contrôle étatique. Mais, le capitalisme contemporain n’est plus principalement industriel; il est principalement financier. L’indépendance industrielle se doublant d’une dépendance financière, il est douteux que les Américains gagnent grand-chose à ce nationalisme économique. Du moins, enseignent-ils au reste du monde qu’entre la théorie et la pratique, l’économie n’a jamais choisi la théorie, mais toujours le pragmatisme et l’efficacité.
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