Lance Pierre - samedi 10 avril 2004
Certes, lorsqu'on dit « les Français », il faut être prudent. Dans une démocratie bipolaire, c'est la partie la plus versatile et la plus influençable de la population qui finit par trancher « souverainement », en portant son poids très minoritaire de 5 à 10 % des suffrages vers l'un des deux côtés de la balançoire, qu'elle fait pencher soudain inexorablement.
Pourtant, cette partie fluctuante du corps électoral ne doit pas être méprisée. Car c'est elle qui permet à la nation d'évoluer et qui oblige les hommes politiques à se remettre en question. Je suis un homme de conviction. Mais je suis également conscient du fait que si tous les électeurs étaient des hommes de conviction inaltérable, rien ne changerait jamais et nous serions tous prisonniers des conservatismes. Nous le sommes d'ailleurs pour une large part. Il me paraît donc indispensable qu'une partie du corps électoral soit composée d'hésitants, de perplexes, de velléitaires et même de girouettes, parce que ce sont eux qui contraignent les politiciens à se creuser les méninges pour innover et pour convaincre. Et ce sont eux qui sont en fin de compte « représentatifs » des doutes et des irritations que ressentent les autres électeurs, ceux qui ne peuvent se résoudre à changer de camp pour autant. Si chagriné que je sois d'avoir à le dire, tant cela est contraire à ma propre nature, ces gens qui ne sont jamais sûrs de rien sont peut-être finalement les ultimes garants du fonctionnement de la démocratie. C'est peut-être là, dans ce « marais » de sceptiques perméables et de douteurs de tout que s'élabore au fil des âges la sagesse du peuple souverain. C'est dans cette « pâte molle » que se pétrit la nation future.
Des citoyens infantilisés
Qu'est-ce qui a pu pousser la masse des indécis à virer de bord le 28 mars ? S'agit-il d'un refus des réformes ? Les Français sont pourtant convaincus en majorité que les réformes sont indispensables. Tous les sondages le confirment. Mais il est vrai que Jean-Pierre Raffarin, fort soucieux de ménager la chèvre et le chou, n'a réformé qu'à demi. La réforme des retraites, que l'on prétend réalisée, ne l'est pas vraiment, puisque l'on n'a pas touché aux scandaleux privilèges des régimes spéciaux du service public. Et l'on annonce une réforme de la Sécurité Sociale qui fait peur à tout le monde, d'autant plus peur que nous sommes menacés de faillite si on ne la fait pas.
On nous dit que les autres pays européens ont eux aussi de la peine à réformer leurs systèmes. Sans doute, mais néanmoins ils le font, avec beaucoup plus de détermination et de courage que nous. Sommes-nous donc plus bêtes et plus lâches que les autres ?
J'en connais qui diront « oui » sans hésiter. J'ai à ce sujet une opinion quelque peu différente et qui ne date pas d'hier. Je crois que les Français sont plus intelligents et courageux qu'ils ne le paraissent, mais qu'ils ont été infantilisés depuis des siècles par les divers pouvoirs qui se sont succédés à leur tête, depuis les Romains jusqu'aux Jacobins en passant par l'Église catholique et les monarchies germaniques.
Nous nous gargarisons des « droits de l'homme », mais la part de pouvoir et de liberté du citoyen français n'atteint pas la moitié de celle d'un Américain, d'un Hollandais ou d'un Suisse. L'État français ne nous a jamais considérés comme des adultes et nous a, de ce fait, empêchés de le devenir. Aussi nos réactions sont-elles celles d'enfants instables et capricieux, incapables de choisir entre ce que Freud appelait fort justement le « principe de plaisir » et le « principe de réalité ». En politique, le « principe de plaisir » est incarné par la gauche (c'est la facilité) et le « principe de réalité » est incarné par la droite (c'est la rigueur). J'avais détaillé cela voici vingt ans dans un article intitulé « Papa la droite, Maman la gauche ». Le Français est un peu comme un enfant qui écoute sagement Papa-la-droite lui expliquer qu'il faut être raisonnable, qu'il faut faire des économies et qu'on ne peut pas se payer trop de friandises. Il opine et semble avoir compris. Après quoi, il court se réfugier en pleurnichant dans les jupes de Maman-la-gauche pour lui dire que Papa est trop sévère et que gentille Maman saura bien se débrouiller pour lui acheter des bonbons.
À ce problème récurrent, je ne vois qu'une solution : donner enfin au citoyen français un pouvoir d'adulte responsable maître de ses décisions (et peu importe qu'elles soient bonnes ou mauvaises ; il apprendra) et ce par la pratique systématique du référendum, trimestriel au besoin, sur toutes les questions d'importance. Faute de quoi nous resterons des immatures capricieux et ronchonneurs, incapables de construire notre avenir.
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