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Les Grecs chypriotes ont préservé l’Europe


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Lance Pierre - samedi 01 mai 2004


Samedi dernier, les habitants de Chypre étaient appelés à voter par référendum la réunification de leur île, divisée en deux parties depuis 1974, après des années de terribles affrontements entre les deux ethnies grecque et turque qui formaient la population de Chypre, ancienne colonie britannique. Il était demandé aux électeurs d'approuver le plan de l'ONU, qui proposait un État fédéral constitué de deux États politiquement égaux.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l'histoire de Chypre a été des plus mouvementées. En 1950, un référendum avait recueilli 99 % de votes favorables au rattachement à la Grèce. En 1951, Mgr Makarios, chef de l'Église orthodoxe grecque, avait réclamé pour les Chypriotes le droit à l'autodétermination. La Grande-Bretagne ayant opposé son refus, l'Eoka, organisation pour la libération de l'île, commandée par Georges Grivas et soutenue par Makarios, avait commencé des opérations militaires contre les Britanniques. Ceux-ci, à partir de 1956, s'appuyèrent sur la minorité turque pour maintenir leur hégémonie, avec le concours d'une police spéciale formée de Turcs. On imagine les haines inexpiables qui se développèrent à partir de cette époque entre Grecs et Turcs de l'île, principalement par la faute des Anglais.

L'indépendance de Chypre fut finalement obtenue en 1960. Mais les affrontements continuèrent et le conflit faillit déclencher une guerre entre la Grèce et la Turquie en 1967. À cette époque, l'ethnie turque représentait environ 18 % de la population totale. La partition de l'île se réalisa finalement en plusieurs étapes, les Turcs ayant créé la « République turque du nord de Chypre », qui ne fut et n'est toujours reconnue que par la Turquie.

Une paix relative ne s'instaura finalement entre les deux ethnies que grâce à des transferts de population entre les deux zones

permettant des regroupements communautaires. L'histoire de Chypre est la plus cruelle démonstration du fait qu'il est à peu près impossible de faire cohabiter harmonieusement deux peuples trop différenciés par la langue, la culture et la religion.

Chacun chez soi et la paix pour tous

Mais c'est une réalité que les idéologues et les politiciens ne veulent pas connaître et c'est cet aveuglement qui fait le malheur du continent africain depuis la décolonisation, car celle-ci a légué à l'Afrique des frontières artificielles qui coupent les ethnies en morceaux ou qui ligotent ensemble des peuples trop différents. Les tragédies du Rwanda ou de la Côte d'Ivoire n'ont pas d'autre explication. Les idéologues veulent toujours la paix, mais créent obstinément les conditions de la guerre.

La grande question que les Chypriotes devaient trancher samedi dernier était de savoir si l'île allait pouvoir se réunifier afin d'entrer tout entière dans la Communauté européenne. Les électeurs des deux parties ont été soumis à une intense propagande et à des pressions de toutes sortes pour obtenir leur « oui ». Car s'ils avaient dit oui, les Turcs de Chypre devenaient européens et allaient former dès lors un véritable « cheval de Troie » pour favoriser l'entrée de la Turquie en Europe, à laquelle nos « intellos » tiennent tant.

Mais il s'avère que cette propagande a été inutile, si même elle n'a pas obtenu l'effet inverse à celui qu'elle visait. Beaucoup de Chypriotes des deux origines ont été indisposés par ces pressions, émanant tout autant des États-Unis et de l'ONU que de la Communauté européenne. Après le vote, le dirigeant turc historique Rauf Denktash, partisan du « non », a demandé à la communauté internationale de ne plus essayer d'obliger les deux communautés à vivre ensemble (nos télévisions lui font presque dire le contraire).

On comptait environ 480 000 électeurs d'ethnie grecque contre 143 000 d'ethnie turque. Selon les résultats officiels, 75,83 % des électeurs chypriotes grecs ont voté « non », tandis que 64,9 % des électeurs chypriotes turcs votaient « oui ». L'île n'est donc pas réunifiée et seule sa partie grecque pourra entrer dans l'Union européenne le 1er mai 2004. M. Abdullah Gul, ministre des Affaires étrangères de Turquie a déclaré : « Nous sommes consternés par cette situation. Nous voulions sincèrement une solution au conflit ».

Mais il n'y a pas actuellement de conflit ; il y a seulement une partition, et ce qui consterne surtout les Turcs, c'est d'avoir perdu l'espoir de rentrer en Europe par la petite porte et de voir s'éloigner un peu plus leurs chances de devenir des « Européens » de pure convention. Le suffrage universel a permis aux Grecs de Chypre de briser le « cheval de Troie » de la Turquie. Dont acte.


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