Courrier - mercredi 02 mars 2011
livres
Dans sa chronique du Figaro du 17 février 2011, Luc Ferry traite l’écrivain Philippe Muray de « myope extralucide ». L’ancien ministre de l’Éducation nationale voit dans son œuvre une « haine de la démocratie ».
Muray aurait été un horrible laudateur de la patrie et de Dieu, alors que nous entrerions dans une nouvelle religion celle de « l’homme » où nous serions enfin débarrassés de l’obscurantisme. Dénonçant « les abstractions vides de la religion et de la politique traditionnelles », il se félicite de la victoire d’un certain libéralisme et du marché, agitant même le spectre des « guerres de religion ».
En fait, ce que Luc Ferry reproche à Philippe Muray, c’est de transpercer les palissades du politiquement correct érigées par les bien-pensants – que l’ancien ministre incarne à merveille. Muray est un empêcheur de penser en rond et c’est tant mieux !
À la différence de Luc Ferry, il perçoit l’homme comme un héritier, un être historique enraciné dans des communautés, le dépositaire d’une accumulation de piétés, de culture et de fidélités. L’homme contemporain, que défend Ferry, est celui que Philippe Muray critiquait : l’Européen moyen. Un être qui tend à orienter sa vie autour de la fête, du culte de la jeunesse et du tourisme de masse, en cela parfait adhérent de l’« Association démocratique des pérégrineurs de l’extrême » : l’homo festivus.
Un type d’homme occidental avancé, conceptualisé par Muray et censé scander jusqu’à la nausée, dans les rues traversées par les héros de son roman « On ferme », les slogans suivants : « Pas de vraie démocratie sans fête » et « C’est la fête de la fête ». Pour Philippe Muray, notre monde crevait de la gentillesse et des bons sentiments. En cela, il n’avait pas tort.
Au-delà des effets de style du chroniqueur et du romancier, il se dégage une véritable conception de l’homme chez Muray, une anthropologie qui lui fait défendre, à l’instar de Georges Orwell une « common decency », au nom d’une certaine vision politique que l’on pourrait qualifier d’anarcho-conservatrice.
Pour lui la politique et la religion devaient permettre le réenchantement d’un monde rendu exsangue par l’ombre des Lumières. De quoi évidemment effrayer un kantien comme Ferry. S’il passe à l’attaque dans le Figaro, c’est que le succès posthume de Muray inquiète. Le triomphe de Fabrice Luchini au théâtre dans ses lectures de Muray agace certains milieux parisiens qui y voient une démonstration de saltimbanques insupportable à leurs honnêtes yeux d’agrégés sorbonnards. Ils peuvent s’inquiéter : un recueil collectif de textes rassemblés par Maxence Caron autour de l’œuvre de Muray est annoncé très prochainement aux éditions du Cerf.
Libre à Luc Ferry de défendre un homme désincarné. Cela ne lui donne pas le droit d’insulter Philippe Muray en affirmant gratuitement « qu’il n’a pas compris grand-chose à la vérité de son siècle ». Nous pourrions facilement lui retourner le compliment…
Jérôme Besnard
Membre du bureau politique du
Centre National des
Indépendants et Paysans
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