Lance Pierre - mercredi 08 novembre 2006
Je crois que l’on est porté, surtout en France, à surestimer l’intelligence. Lorsqu’on dit de quelqu’un : « Il est intelligent », on croit avoir tout dit. Grave erreur. Car un homme n’est pas dirigé par son intelligence ; tout au contraire, c’est lui qui la dirige. Elle n’est, comme le muscle, qu’un instrument au service de ses instincts. L’intelligence est une capacité ; ce n’est pas une vertu. Et je crois qu’on peut dire, en parodiant une célèbre sentence : « Intelligence sans vertu n’est que ruine de l’âme ».
Nos hommes politiques « présidentiables » sont tous intelligents, très intelligents, de quelque bord qu’ils soient. Mais le drame de l’homme politique, s’il est ambitieux - et comment ne le serait-il pas ? -, c’est que toute son intelligence est mobilisée dans un seul but : conquérir le pouvoir, puis le conserver le plus longtemps possible. Élaborer des stratégies, concocter des tactiques, éliminer des concurrents, désinformer, intoxiquer, tromper, mentir, trahir, telles sont les voies dans lesquelles il s’engage malgré lui, comme aspiré par l’obsession du pouvoir. Peut-il encore être propre en arrivant au but ? À l’issue d’une course semée d’embûches et parsemée de coups tordus, que reste-t-il de sa grandeur d’âme, s’il en avait une ? Que reste-t-il de son idéal, s’il en avait un ? Tout dépend de l’homme, me direz-vous. Sans doute. Eh bien voyons ce qu’il en fut.
Au cours du dernier quart de siècle, la France a eu deux Présidents : François Mitterrand et Jacques Chirac. Le premier ne fut sympathique à personne, le second le fut à tout le monde. Champions de deux camps opposés, ces deux hommes furent, du moins en apparence, aussi dissemblables que possible. Et si l’on demandait quel fut le plus hypocrite, le plus calculateur et le plus fourbe des deux, je crois qu’une écrasante majorité désignerait Mitterrand. Or, ce serait une erreur. Mais le pire, c’est que le plus fourbe des deux a fait la courte échelle à l’autre, de sorte que nous avons subi deux tricheurs en 25 ans. Triste France !
Un allié « objectif » de la gauche collectiviste
Car c’est Jacques Chirac qui fit délibérément élire François Mitterrand le 10 mai 1981. (Ce qui a été révélé dans le 3e tome des mémoires de Valéry Giscard d’Estaing récemment paru, mais aussi dans le remarquable documentaire de Patrick Rotman sur Chirac, diffusé sur FR2 les 23 et 24 octobre 2006.) Et Chirac fit cela dans le but d’éliminer Giscard d’Estaing et de rester ainsi le seul chef de la droite, en espérant sans doute faire tomber Mitterrand à l’élection suivante ou en comptant le paralyser avec une victoire du RPR aux législatives. Le résultat de ce beau calcul, c’est que nous avons eu quatorze ans de gabegie socialiste. Merci Monsieur Chirac !
Le 15 décembre 1995, Mitterrand, très malade, reçoit Giscard. Au cours de la conversation, Giscard lui pose une question au sujet du dîner secret qu’il eut avec Chirac, sur la demande de ce dernier, en octobre 1980, chez Édith Cresson. Et Mitterrand relate que Chirac lui a dit « Il faut nous débarrasser de Giscard ! ». Il ajoute : « Et je n’ai été élu que grâce aux 550 000 voix que m’a apportées Jacques Chirac au deuxième tour ». De fait, tous les militants du RPR avaient reçu la consigne de voter Mitterrand. Ce qui ne démontre pas seulement la duplicité de Chirac, mais aussi l’incroyable soumission de
ces militants-zombies, vrais godillots de la politique politicienne.
En 1965, De Gaulle avait dit à VGE : « Je n’ai pas l’intention de laisser la France entre les mains de François Mitterrand ». En 1973, Pompidou, très malade, confie à VGE qu’il ne compte pas briguer un second mandat et ajoute : « Mais il y a un cas où je suis décidé à me représenter : c’est s’il apparaissait que je sois le seul capable de battre Mitterrand ».
Ainsi, Jacques Chirac a trahi tour à tour : De Gaulle, dont il se réclame, Pompidou, dont il se dit le fils spirituel, Giscard, son allié politique, la droite tout entière, dont il se veut le champion, et enfin, ce qui est plus grave, la France elle-même, abandonnée durant des années aux divagations de la gauche collectiviste.
Cinq trahisons ! M’est avis que c’est beaucoup pour un seul homme, ainsi devenu le premier des Français, mais en éthique… le dernier.
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