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Les civilisations ne sont pas inégales : les civilisations sont mortes.


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Bonnal Nicolas - vendredi 10 février 2012


Nous vaincrons parce que nous sommes plus morts que vous.

Philippe Muray (aux djihadistes)

Loin de moi l’idée de démontrer que les civilisations sont inégales, que les Papous ne valent pas la Chine ancienne, les Eskimos l’Inde védique et les Bushmen le monde grec : je n’ai pas envie de me retrouver comme un idiot devant les tribunaux ! Il ne faut pas oublier qu’en France la loi Gayssot condamne celui qui met en doute le massacre des officiers polonais par le NKVD à Katyn. Dans un pays comme ça on apprend à raser les murs.

Non, je trouve que le débat est clos parce que nos civilisations sont mortes ; la civilisation grecque susnommée est morte, la chrétienne aussi, l’occidentale encore plus. Il n’y a plus non plus de civilisation chinoise, musulmane ou hindoue, de civilisation orientale. Le devenir-marchandise du monde a tout emporté. Les optimistes comme Guénon se sont trompés, les paranoïaques qui font semblant de voir des islamistes partout aussi, alors que le Sarkostan refile contre un baril de brut (sic) à la famille du Qatar notre Cézanne national et bientôt tout notre patrimoine.

Il faut arrêter de délirer et d’avoir des visions. Il n’y a plus rien, c’est cela la douloureuse vérité.Il y a un monde de la Fin de l’Histoire dont le précepte est : deviens riche et con. Achète du Facebook et lis les pages branchées de la presse technophile ou plutôt techno-syphilitique. Si tu te sens mal, lis du people, fais ou refais une croisière sur le Concordia (on fera mieux la prochaine fois !!!), du yoga décalé et du développement personnel ! Vote Hollande bien sûr, car lui est un bon robot politiquement bien correct ; et applaudis au refus des 500 signatures, encore un acte révolutionnaire antiraciste et consensuel !

Mais revenons-en à la philosophie de ma jeunesse khâgneuse pour commenter cette mort des civilisations et cette Fin de l’Histoire. C’est Alexandre Kojève qui a, avant Fukuyama (mais Fukuyama, dont je recommande vivement la relecture plus aisée, est un honnête plagiaire) compris la question : l’Histoire est terminée, notre civilisation sera remplacée par l’American Way of Life, que certains nommaient alors american way of death. Des bagnoles, des frigidaires et des éditos débiles à la Thomas Friedman.

Russe blanc surdoué, Kojève explique à une poignée d’intellectuels français la phénoménologie de l’esprit (la quoi ?) dans les années trente.Il écrit après la guerre, dans sa célèbre (sa quoi ?) introduction à la lecture de Hegel :

Du point de vue authentiquement historique, les deux guerres mondiales avec leur cortège de petites et grandes révolutions n’ont eu pour effet que d’aligner sur les positions historiques européennes (réelles ou virtuelles) les plus avancées, les civilisations retardataires des provinces périphériques.

L’extension géographique finit de gagner ces jours-ci le monde arabe déjà conquis. Mais pour Kojève les dés étaient joués dès la révolution française. Dépassant les pseudo-enjeux de la plate et journalistique guerre froide, Kojève ajoute dans une note célèbre :

Plusieurs voyages comparatifs effectués (entre 1948 et 1958) aux Etats-Unis et en U.R.S.S. m'ont donné l'impression que si les Américains font figure de sino-soviétiques enrichis, c'est parce que les Russes et les Chinois ne sont que des Américains encore pauvres, d'ailleurs en voie de rapide enrichissement.

L’histoire du monde devient alors le lieu-dit d’une élimination des exotismes de pacotille, des paradigmes des empires cocos ou des sociétés attardées (pardon, traditionnelles !) parallèles. Tout disparaît en vue de son remplacement par la matrice planétaire américaine : du pain, des jeux et du pétrole, des droits de l’homme et du déplacement ! Le modèle technique – très bien prédit par Baudelaire dans sa préface à Poe ou décrit par le pauvre Céline dans son Voyage – est bien sûr l’Amérique. Pour Kojève l’Amérique réalise même le rêve marxiste d’élimination des altérités.

D'ores et déjà, ce processus d'élimination est d'ailleurs plus avancé dans les prolongements nord-américains de l'Europe qu'en Europe elle-même. On peut même dire que, d'un certain point de vue, les Etats-Unis ont déjà atteint le stade final du " communisme " marxiste, vu que, pratiquement, tous les membres d'une " société sans classes " peuvent s'y approprier dès maintenant tout ce que bon leur semble, sans pour autant travailler plus que leur cœur ne le leur dit.

Il ne sert à rien de tonner contre ce modèle pan-technique. Seulement, quand on pense au carnaval qui va opposer le riche mormon recousu au kenyan musulman recyclé, on se sent obligé, à propos de la présidentielle américaine, de parler de posthistoire, même plus de fin de l’histoire. Fukuyama a même écrit un livre sur la fin de l’espèce humaine. Entre l’ambiance orwellienne du loft story et la manipulation génétique qui fait de l’être humain une réserve d’organes ou simplement un produit, nous y sommes : une mère de famille (hum !) a déclaré en Espagne « avoir fait tout ce qui était humain et inhumain » pour sauver ses aînés déficients en leur fabriquant des cadets donateurs !

Revenons à la fin de quelque chose et à la posthistoire. C’est Kojève qui avant Debord utilise l’expression d’éternel présent.

J'ai été porté à en conclure que l'American way of life était le genre de vie propre à la période post-historique, la présence actuelle des Etats-Unis dans le Monde préfigurant le futur "éternel présent " de l'humanité tout entière. Ainsi, le retour de l'Homme à l'animalité apparaissait non plus comme une possibilité encore à venir, mais comme une certitude déjà présente.

Sauf que ce retour à l’animalité, et c’est moi qui l’ajoute, ne se fait pas dans la nature, mais in impuris naturalibus, dans les cirques et dans le zoo. Il ne faut d’ailleurs plus rêver de retour à la nature. De moins en moins de guépards, observe-t-on à la télé, peuvent chasser dans la savane, tant ils sont gênés par les camions de touristes. Nos félins en liberté vont bientôt se convertir aussi à la civilisation de la conserve et du surgelé. Ils pourront dire bientôt avec Céline : à présent j’étais devant les faits bien assuré de mon néant individuel.


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