Menou Pierre - dimanche 19 décembre 2010
Alors que le débat autour de la « Maison de l’histoire de France » est bourré d’a priori idéologiques, le Point consacre un dossier à « Ces rois qui ont fait la France ». Deux occasions de se souvenir que l’identité et l’avenir du pays restent conditionnés par son passé.
Après le débat idéologique et tronqué sur l’identité nationale, le temps paraît venu de s’affronter, toujours avec des intentions idéologiques, autour du projet de « Maison de l’histoire de France », développé par Nicolas Sarkozy. Pour en mesurer les enjeux, il n’est que de lire le numéro de La Croix du 16 décembre, qui demande à la une : « Un musée de l’histoire pour quoi faire ? »,.
La Croix a demandé à dix historiens de réagir et dans sa réponse, Benjamin Stora attaque déjà : « Quel sera le projet de ce musée ? Intègrera-t-il la colonisation et l’esclavage ? Si on me répond que non, que ce musée sera franco-français car il y a, par ailleurs, à Paris, le Musée des arts premiers, la Cité de l’immigration et la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, je ne serai pas d’accord. L’histoire de France doit prendre en compte toutes les mémoires blessées dans un récit national républicain rénové. »
On retrouve dans ces lignes l’inquiétude qui avait saisi les habituels accusateurs de notre pays lors du débat avorté sur l’identité : en rendant hommage au passé de la France, comme en évoquant son identité, ne risque-t-on pas d’empêcher sa dilution programmée dans le melting-pot généralisé ? Il n’est pas sans intérêt d’entendre Benjamin Stora placer sur le même plan la colonisation et l’esclavage, ce qui pour un historien paraît d’autant plus surprenant qu’il devrait savoir que la première a permis d’éradiquer le second (à l’exception de celui pratiqué par les Maures).
Les étrangers portent sur notre histoire un regard moins conditionné par nos querelles intestines : le Britannique Robert Gildea, professeur d’histoire à l’université d’Oxford et spécialiste de l’histoire française, remarque que « l’identité française est faite de tensions » et ajoute : « Au Royaume-Uni, nous avons une reine, tandis que vous avez une république : nous devons être loyaux envers une personne, tandis que vous devez l’être envers quelque chose d’abstrait. »
C’est sans doute pourquoi, après avoir coupé la tête du roi, nous avons ressenti le besoin d’en inventer à la République, en dressant des statues à Marianne. L’abstraction favorise l’éclosion des idéologies, autour desquelles se nouent les conflits. Elle facilite aussi la dilution de l’identité nationale, surtout lorsqu’elle est en butte à la concurrence des communautarismes exogènes.
A l’origine de l’Etat moderne
Le Point, de son côté, titre sur « Ces rois qui ont fait la France ».
« Parmi la centaine de monarques qui ont présidé au destin de notre pays, ce sont eux, personnalités hors du commun et esprits incroyablement visionnaires, qui l’ont infléchi avec la plus grande détermination. Le sol que nous foulons, la langue que nous parlons, notre façon de faire justice et de vivre ensemble, nous les leur devons pour une large part », écrit Violaine de Montclos.
Qui ça, « eux » ? Philippe Auguste, saint Louis, Charles VII, Henri IV, François Ier, Louis XIV… Le Point aurait pu citer aussi bien Charlemagne, Hugues Capet, Philippe le Bel, Louis XI, Louis XIII…
« Les rois de France ont tout inventé, ou presque, de ce que nous sommes », écrit pour sa part l’historien Jean-Christian Petitfils, qui ajoute : « Par leur politique, ils ont façonné les paysages, le patrimoine architectural, les identités, les cultures, nos manières d’être et de voir le monde, la langue même. Leur héritage est donc capital ».
« On l’oublie souvent, poursuit Petitfils, mais pendant des siècles, [ la monarchie ] a représenté l’intérêt général, luttant contre l’égoïsme des grands feudataires, défendant le "bien commun", protégeant le faible contre le fort, bref, créant les bases de l’Etat moderne. »
C’est d’ailleurs ce qui explique la place de l’Etat en France, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, qui est que l’Etat, même désincarné, demeure le garant de l’unité nationale construite par la royauté.
Le pire, qui est l’excessive expansion de cet Etat aux dépens de la société civile, non pas dû au colbertisme, comme les serins le serinent, mais à deux bouleversements conjoints : d’une part, l’abolition forcée par la Révolution de toutes les défenses et contre-pouvoirs naturels que cette société civile avait constitués au cours des siècles contre l’Etat et le pouvoir royal ; et, d’autre part, l’introduction idéologique du virus égalitaire et uniformisant au sein de la société française.
La France garde sans doute au fond de l’âme une certaine nostalgie de la monarchie. En cherchant l’homme providentiel à chaque période troublée de son histoire, n’est-ce pas un roi républicain qu’elle a cherché ? Et lorsqu’ils affirment que la Ve République est d’essence monarchique – alors qu’elle tient plutôt du césarisme ou du bonapartisme –, n’est-ce pas un moyen pour nos penseurs républicains de revendiquer une filiation monarchique ?
Jean-Christian Petitfils ne pose pas ces questions-là, mais en formule d’autres intéressantes : « Est-il donc si mauvais, en cette époque de crise, que les Français éprouvent l’impérieux besoin de retrouver des repères, de se ressourcer dans leur Histoire, non pour s’y complaire, en cultivant les fleurs du passé, mais pour mieux comprendre leurs origines ? Ne savent-ils pas que leur passé – un passé bien compris, intelligemment assimilé – est porteur de l’avenir comme du génie propre de la France ? »
La fleur du passé français, c’est évidemment la fleur de lys ; mais le propre des fleurs n’est-il pas de refleurir un jour ?
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