Lance Pierre - samedi 08 novembre 2003
Dans notre numéro 419 (« Les 4 Vérités Hebdo » du 25 octobre 2003), notre ami Bernard Trémeau nous a donné une démonstration très convaincante de la différence capitale qui existe entre la charité spontanée et la solidarité obligatoire (autrement dit entre le christianisme et le socialisme) et il conclut que la première est supérieure à la seconde, ce que voudrait souligner, selon lui, la béatification de « Mère Teresa ».
Je suis d'accord avec les grandes lignes de son analyse, laquelle rejoint pourtant l'objection que me font quelques lecteurs lorsque je dis que le christianisme a enfanté le socialisme. Néanmoins, il n'y a aucune contradiction entre les deux propos, ce que je voudrais m'efforcer de clarifier aujourd'hui.
Certes, en tant qu'ardent défenseur de la liberté/responsabilité individuelle, j'accorde sans réserve ma préférence à la charité spontanée. Mais la lucidité m'oblige à deux constats que je crois irréfutables :
a) La charité ne peut pas être considérée comme « spontanée » lorsqu'elle est le fruit d'une pression sociologique aussi forte que celle d'une religion dominante (l'exemple des États-Unis que cite Bernard Trémeau est significatif à cet égard), car ce n'est plus alors une charité spontanée, mais une charité commandée par la coutume et le conformisme ;
b) une charité commandée par le milieu ambiant débouche tôt ou tard inéluctablement sur le socialisme/étatisme, parce que l'individu contraint par la coutume religieuse cherche désespérément (et peut-être inconsciemment) une échappatoire pour recouvrer sa vraie liberté de choix, et il croit la trouver en se déchargeant sur
l'État de son « devoir de charité ».
Cette dernière démarche repose évidemment sur une illusion, puisque l'État, pour exercer cette charité, doit la rendre collective et la financer par l'impôt, donc par dictature. Mais le « faux charitable » (qui est en majorité) s'en console en songeant qu'ainsi la contrainte morale à laquelle il n'avait pas le courage d'échapper s'imposera à tout le monde, et notamment à ces orgueilleux si agaçants qui avaient encore assez de force de caractère pour résister à la coutume. Il se dit en outre qu'il sera peut-être assez malin pour se soustraire au système étatique. C'est pourquoi des gens qui n'oseraient pas refuser une pièce à un mendiant à la sortie des messes pourront devenir sans remords des experts en fraude fiscale. Et cela se comprend, puisque le collectivisme anonymise les rapports humains et détruit en chacun le sentiment de responsabilité. Trémeau a raison : le socialisme tue l'altruisme. C'est-à-dire qu'il tue son père, donc je n'ai pas tort.
Méfions-nous des sincères !
Mais il y a aussi les Chrétiens idéalistes et sincères, qui faisaient vraiment la charité de bon cœur, mais qui, hélas, n'arrangent rien, car ils parviennent au socialisme par un autre chemin, mais y parviennent tout de même. Convaincus que le monde est injuste (ce qui est étrange de la part de gens qui le disent créé par un dieu), ils enragent de voir que les vrais charitables sont minoritaires et leur puritanisme les conduit à l'autoritarisme. Ils sont souvent issus de familles protestantes et se jettent dans la politique, forcément de gauche, puisque, comme ils disent, « le cœur est à gauche ». Alors la boucle est bouclée, et nous sommes tous coincés dedans !
Reste « Mère Teresa », qui, hélas pour elle, n'a jamais été la mère de personne (n'est-ce pas curieux cette propension des religieux qui ne font pas d'enfants à se faire toujours appeler « père » ou « mère » ? Nostalgie, compensation, revanche ou escroquerie morale ? Interrogez-vous là-dessus, braves gens).
J'ai eu l'immense avantage, voici quelques années, d'assister à une prestation télévisée de Mère Teresa au cours d'un colloque international sur la liberté dans le monde. À la stupéfaction générale des assistants, elle se lança dans une violente diatribe, quasi hystérique, contre la contraception et l'avortement, sujet qui n'était nullement à l'ordre du jour, et qui lui était même contraire. Personne n'osa protester. Mais ce jour-là, je l'ai jugée. On peut la béatifier, et même la sanctifier, son âme ne sera pas lavée pour autant. Teresa s'est dévouée toute sa vie, nous dit-on, pour secourir les enfants malheureux et malades des bas quartiers de Calcutta. Des enfants qui n'auraient jamais dû naître, et dont la plupart mourront avant l'âge de sept ans dans la famine et la souffrance. Ces quelques années d'existence douloureuse, hagarde et désespérée, ils les doivent à Teresa, à ses promoteurs et à ses pareils. Aussi je regrette parfois qu'il n'y ait pas de jugement dernier.
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