Milliere Guy - dimanche 01 mai 2005
Voici quelques jours, en voyant sur l’écran de mon téléviseur une inscription incrustée, Florence Hussein, je me suis une fraction de seconde posé la question : s’agirait-il d’un membre de la famille de Saddam? J’ai, bien sûr, très vite compris qu’il s’agissait en fait de prolonger et d’amplifier la campagne médiatique en faveur de Florence Aubenas, journaliste à Libération, otage de crapules en Irak, et de son guide interprète, Hussein Hannoun, pris en otage lui aussi par les mêmes crapules.
Cette campagne est émouvante: on peut comprendre l’angoisse des proches des kidnappés. Cette campagne traduit une impuissance aussi : ce ne sont pas des spots télévisés, des incrustations sur écran de télévision, des chansons fredonnées devant une caméra, des lâchers de ballons ou le brandissement de torches sur une place de Paris qui feront céder les ravisseurs. Cela peut être conçu comme un accompagnement des négociations, bien sûr : la France n’oublie pas. Et des négociations ont lieu sans aucun doute.
Que les kidnappeurs soient des crapules politiques de type terroriste ou des crapules de droit commun, leur intérêt à conserver en vie Florence Aubenas et son guide est l’argent. Les enchères doivent être en train de monter du côté de Bagdad.
On peut penser aussi que les négociations sont particulièrement difficiles à mener. En ayant choisi le camp de Saddam, la France a décidé de ne pas faire partie de la coalition de libération du pays et se trouve donc fort peu présente. On peut douter que les nouvelles autorités irakiennes se montrent très empressées d’aider un pays grâce auquel, s’il avait été écouté, elles n’existeraient tout simplement pas. On peut douter que les forces coalisées sur place, les soldats de la nouvelle armée irakienne ou les policiers de la nouvelle police irakienne se montrent très empressés eux aussi. La libération de l’Irak est venue, le terrorisme frappe encore, et la France se trouve fort dépourvue.
On peut ajouter que le fait que la France ait choisi le camp des crapules n’a pas beaucoup aidé ses ressortissants. Les crapules sont le plus souvent ainsi : sans scrupules, pas reconnaissantes, cyniques. En choisissant ceux qu’elle a choisi, même si (façon Quai d’Orsay) on laissait une seconde en suspens les considérations éthiques, il n’est pas certain que la France ait fait le bon choix.
On peut noter en outre que la France a un humanisme à géométrie extrêmement variable. Si un ou une journaliste français est enlevé, on en parle sans cesse. Si c’est un journaliste étranger, venu d’Europe centrale par exemple, on en parle infiniment moins. Si l’otage n’est ni journaliste, ni français, on n’en parle pas du tout. Cette dimension des choses ne fait l’objet d’aucun article en France, mais elle est relevée dans la presse arabe et cela ne rehausse pas le prestige de la France dans cette région du monde. C’est vraiment le moins qu’on puisse dire. Enfin, si j’étais kidnappeur en Irak, je me dirais que la prise en otage de journaliste français, ça paie, et pas seulement financièrement.
La couverture par les médias français de la situation en Irak est particulièrement ignoble et indigente. On ne parle de l’Irak depuis des mois que pour parler d’attentats. On ne dit jamais ce qu’ont eu d’historique les premières élections libres au suffrage universel dans un pays arabe. On ne parle pas du gouvernement qui s’est mis au travail depuis. On ne note pas ce que cela a d’extraordinaire de voir ce pays, où on gazait les kurdes voici peu, présidé par un kurde. On ne parle pas de la liberté de la presse et de l’augmentation du niveau de vie en Irak. On ne parle pas du shiisme irakien, radicalement différent du shiisme au pouvoir en Iran. En prenant un ou une journaliste en otage, on prend en otage les médias du pays entier qui deviennent des organes de falsification de la réalité.
Sur ce dernier point, je voudrais, cela dit, détromper les preneurs d’otage: il n’y a pas besoin de détenir Florence Aubenas et Hussein Hannoun pour que les médias français soient serviles ou désinforment. C’est devenu leur tendance naturelle. Et je dis aux preneurs d’otage : empochez les millions, libérez vos proies. Même sans otages, les médias français, à quelques journalistes honorables près, garderont une mentalité d’otage et resteront davantage fascinés par les crapules que par les hommes libres.
15 commentaires - Ecrire un commentaire
|