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Les médias remplacent l’information par l’émotion


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Artur du Plessis Laurent - mercredi 28 février 2007

elections-presidentielles, royal, sarkozy
L’antagonisme Sarkozy-Royal est celui de la virilité et de la féminité. L’un a un style dru, carré, direct. L’autre exprime compassion et instinct maternel, comme à l’émission de TF1 « J’ai une question à vous poser », le 20 février : « J’assume mon identité de femme », dit Ségolène Royal, qui révélera comment elle va « empoigner » le problème des banlieues « en tant que mère ». À Villepinte, le 11 février, elle s’était exclamée, au bord des larmes : « Je veux, en tant que mère, pour tous les enfants qui naissent et grandissent en France, ce que j’ai voulu pour mes propres enfants ». Ce registre peut lui aliéner des électeurs angoissés par la violence. Le profil d’homme fort de Nicolas Sarkozy rassure plus, face à la montée des tensions.

Mais la prodigalité maternelle de la candidate socialiste faisant pleuvoir les promesses social-démocrates peut apaiser - de façon illusoire - les craintes suscitées par la mondialisation. Bien des Français préfèrent au libéralisme les douceurs de l’assistanat, croyant y trouver une protection durable. Peur de la violence appelant l’homme fort, peur du mondialisme favorisant la femme maternelle : voilà les deux ressorts de la campagne. Toutefois, au prix du paradoxe, voire de l’incohérence, chacun veut s’emparer des thèmes favoris de l’autre. Sarkozy évoque Jaurès ou Blum, Royal veut encadrer militairement la rééducation des jeunes délinquants - mais elle en parle moins qu’avant.

L’essor d’Internet a placé l’interactivité au centre de la campagne. Les candidats utilisent des blogs pour discuter avec les électeurs. Royal a tiré les 100 propositions de son « Pacte » des « Cahiers d’espérances » - consultables sur Internet - synthèses thématiques élaborées à partir de 135 000 contributions en ligne et de 6 200 comptes-rendus remontés des débats locaux. Les médias, eux aussi, se veulent interactifs. « J’ai une question à vous poser » livre les candidats à un panel « représentatif » de 100 citoyens. Patrick Poivre d’Arvor et ses collaborateurs présélectionnent questionneurs et questions. Mais pendant l’émission, retransmise en direct, PPDA n’intervient que pour distribuer la parole à l’assistance, en limiter parfois la durée et, le cas échéant, insister pour que le candidat réponde à la question posée. Aussi, celui-ci, à certains moments, conduit-il les débats. Les questionneurs ne sont plus des journalistes professionnels rompus à l’interview, mais des citoyens lambda, avec leur fougue et leur franc-parler : le public fait irruption dans les grand-messes télévisées.

Et avec lui, l’émotion, parfois poignante. Au cours de « J’ai une question à vous poser », un malade en fauteuil roulant sanglota en interrogeant la candidate socialiste. PPDA voulut enchaîner sur une autre question, mais Royal quitta sa place pour réconforter le malheureux. Plus de 8,9 millions de téléspectateurs regardèrent l’émission, avec une pointe à 10,6 millions : 37 % de part de marché, la meilleure performance pour une émission politique depuis quinze ans. Royal, qui se comporta en « assistante sociale » plus qu’en candidate à la présidentielle, remonta dans les sondages : pouvoir de l’émotion remplaçant l’information. Les animateurs d’émissions de variétés - Fogiel, Ruquier, Morandini, Ardisson - traitent de politique. Le dimanche 11 février 2007, Michel Drucker reçut sur France 2, dans « Vivement dimanche » (13 heures 45) et « Vivement dimanche prochain » (19 heures), Bernadette Chirac. Une interview du président de la République fut diffusée. La politique sous le prisme de l’émotion, une fois de plus…

À l’étranger aussi, l’émotion tend à submerger la raison dans le débat politique. Cela tient à l’évolution des technologies de la communication, qui mettent les foules en rapport immédiat avec les acteurs de la vie politique. L’exercice de la démocratie en est bouleversé. La substitution des citoyens aux journalistes professionnels dans le rôle d’interviewer est due également - en France, c’est flagrant - à la lassitude du public vis-à-vis du politiquement correct, dont les professionnels des médias sont les grands prêtres.

François Bayrou, Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignant, entre autres, accusent les médias de favoriser le binôme Sarkozy-Royal. Alain Duhamel, commentateur politique chevronné, a été suspendu par France 2 et s’est retiré temporairement de sa fonction d’éditorialiste à RTL à la suite de la révélation d’une vidéo tournée à Sciences-Po en novembre 2006, dans laquelle il annonçait qu’il voterait pour François Bayrou. Motif contestable : d’autres journalistes de France Télévisions, à la sensibilité politique connue, n’ont pas été écartés pour autant.

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