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Les poncifs du bon journaliste


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Milliere Guy - dimanche 26 juin 2005


La libération de Florence Aubenas (et d’Hussein Hannoun) est un événement que tout être imprégné de sensibilité humaine n’a pu qu’accueillir avec joie.
Une fois ces mots écrits, il devient néanmoins nécessaire d’ajouter aussitôt des nuances… Pourquoi les otages français libérés se croient-ils toujours obligés d’ajouter qu’ils ont rappelé à leurs ravisseurs que la France n’était « pas partie prenante » au conflit, et ne devait pas être confondue avec les membres de la coalition dirigée par les États-Unis ? Parce qu’il s’agissait d’essayer de faire comprendre aux ravisseurs que la France et les Français sont davantage du côté des terroristes que du côté de ceux qui se battent pour la liberté ?
Pourquoi les otages français libéré parlent-ils du « chaos » et de l’« insécurité » en Irak comme d’un problème qui les laisse indifférent dès lors qu’il ne s’agit pas de leur propre personne ? Certaines vies humaines valent-elles davantage que d’autres? L’anti-américanisme des bien pensants, qui n’est, tout bien considéré, qu’une haine pour la dignité humaine et la liberté individuelle doit-il mener à regarder avec dédain des humains qui voudraient seulement vivre normalement, comme on vit à Paris, à Londres ou à New York ?
Chez des gens qui, en France, n’ont que le mot « solidarité » à la bouche, je n’ai pas senti un milligramme de compassion pour le peuple irakien. Il m’est même arrivé d’entendre une forme d’admiration pour les barbares et les criminels.
Pourquoi, aussi, les otages français libérés font-ils référence dans leurs déclarations à la « Palestine », jamais à Israël ? Parce que l’État d’Israël, dans leurs têtes, est déjà effacé de la carte ? Parce que, s’ils ne se sentent pas « solidaires » des Irakiens, ils se sentent par contre très « solidaires » des Palestiniens, surtout s’ils brandissent des kalachnikovs et des ceintures d’explosifs ?
Je pourrais ainsi allonger la liste des questions que je me pose. Il semble que, désormais, pour être un bon journaliste français, il faut placer la vie d’un journaliste bien au-dessus de celle du commun des mortels. Il faut également placer la parole d’un journaliste au-dessus de celle de quiconque, accepter l’idée que ce que dit un journaliste est toujours juste et vrai. Accepter aussi les règles de base du bon journaliste français: être de gauche (gaulliste à sensibilité sociale et tiers-mondiste peut vous valoir d’être toléré); être méprisant, ironique ou haineux vis-à-vis des Américains, surtout s’ils portent un uniforme, s’ils sont républicains et s’ils ne sont pas professeur gauchiste d’une université de Nouvelle-Angleterre ou de San Francisco; considérer que tout dirigeant et tout pays qui agit main dans la main avec les États-Unis est animé par des motifs louches ou spécieux; considérer que les Irakiens qui travaillent avec la coalition, qui se présentent aux élections ou qui entendent construire un nouvel Irak démocratique sont des imbéciles ou des traîtres à la Cause qui mériteraient une balle dans la nuque; considérer qu’Israël est un État entièrement à part, pas très fréquentable, coupable d’impérialisme, de colonialisme, de bellicisme et d’apartheid où les seuls hommes dignes sont les ultra-gauchistes suicidaires de Peace Now; considérer en parallèle que les gens du Hamas, du Hezbollah et des autres milices djihadistes sont des « combattants de la liberrté ».
Être un bon journaliste français serait au-dessus de mes forces, et si je devenais un bon journaliste français, je ne pourrais me regarder dans un miroir.
Certains font leur métier à contre-cœur parce qu’ils ont une famille à nourrir, je sais, et je leur pardonne. Certains, de plus en plus rares, résistent, et je tiens à leur dire mon estime. Le plus grand nombre prend ses lâchetés, ses myopies, son inhumanité pour des convictions : je n’ai que mépris pour ce plus grand nombre.
Et il m’arrive d’être infiniment triste à l’idée que mes concitoyens pensent être informés par des gens, finalement aussi lamentables. Les civilisations qui meurent sont celles où la différence entre le bien et le mal s’efface. Nous en sommes là.
Florence Aubenas est rentrée chez elle, Hussein Hannoun aussi. Aux yeux des journalistes français, les Irakiens du commun peuvent bien crever.
Si, comme je le pense, ils peuvent vivre un jour prochain dans une société digne, ils sauront à qui ils n’ont pas à dire merci.

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