Milliere Guy - samedi 29 mai 2004
Je ne vais plus guère au cinéma pour voir des films français. J’ai dépassé depuis plusieurs décennies désormais le stade anal et les plaisanteries scatologiques des « nouveaux comiques » made in France ne me font pas rire. Je n’ai pas non plus atteint le degré de cynisme ou d’effondrement intérieur qui me permettrait d’apprécier un scénario où un voleur trouverait le vrai sens de sa vie après avoir découvert que le vol était le ressort secret et essentiel de l’Occident, ou un autre scénario où un pédéraste découvrirait l’esthétique qui en fera un génie grâce à des sodomisations multiples scandées par des arias de Bach. Je garde une dilection particulière pour la production de quelques cinéastes appartenant à une espèce en voie de disparition. Éric Rohmer est souvent de ceux-là. Pierre Schoendoerfer aussi. Le premier nous a offert voici quelque temps « L’anglaise et le duc » qui, dans un contexte de louanges unanimes vis-à-vis de la Révolution Française, a permis à ceux qui voient en celle-ci l’un des épisodes les plus sombres et les plus honteux de l’histoire de ce pays de comprendre qu’ils n’étaient pas seuls : pour la première fois depuis longtemps, il a été dit en France que la Terreur fût injuste et bestiale, que des innocents y ont eu la tête tranchée et plantée au bout d’une pique, et que la France fût très loin d’être alors le pays le plus respectable d’Europe. Le second nous offre « Là-haut » qui est sur les écrans depuis quelques semaines, et qu’il importe de ne pas manquer. C’est l’adaptation d’un roman écrit par Schoendoerfer lui-même. C’est aussi un film somme qui rassemble les éléments essentiels de toute une vie. Il s’agit d’un cinéaste (schoendoerffer), qui n’a jamais transigé, qui a connu les règles de l’honneur au temps de l’Indochine et de l’Algérie française et qui a ensuite tenté de vivre à la hauteur de ces règles, au risque d’en mourir.
Barbarie communiste
Il s’agit de la découverte de ce cinéaste par une jeune femme trop jeune pour avoir connu l’époque où des hommes en France vivaient et mouraient par ces règles, mais qui, en dessinant les contours du cinéaste, les redécouvre peu à peu. Il s’agit d’honneur, oui, de fidélité, de souffrance, d’abnégation, de parole donnée qu’il faut ensuite respecter, de transcendance face à la douleur, de vie plus loin que la vie, et surtout de la raison pour laquelle nous sommes sur terre : non pas pour vivre une existence animale, mais pour transcender l’animalité, et faire des choix moraux. L’Indochine, dit Schoendoerfer, fut, voici cinquante ans, bien plus qu’une région géographique : un lieu où la France déjà moribonde tenta d’incarner encore un idéal, une éthique, une dignité. Un lieu où la France agonisante tenta d’être encore une civilisation. Ce fut l’échec absolu dont découla peu de temps après l’échec algérien. Mais des hommes s’y sont montrés héroïques et y ont tissé entre eux des liens indicibles et indissolubles. Ils ont, qui plus est, été confrontés à ce qui sépare la civilisation de la barbarie qui, à l’époque, avait le visage du communisme. Nombre d’entre eux sont morts alors dans la boue de Dien Bien Phu ou un peu plus tard, dans les camps de concentration de Ho Chi Minh. Quelques-uns ont survécu. Ils pratiquent la fraternité des survivants, ils ne se trompent pas de combats, ils sont prêts à mourir les uns pour les autres, ils savent le sens de la parole donnée, ils savent surtout que quand les règles de la civilisation ne sont plus défendues, il ne reste rien. Ils savent par-dessus tout que la barbarie ne meurt jamais et peut toujours renaître si nous ne sommes pas assez vigilants et déterminés. Ils appartiennent à une espèce en voie de disparition, et le film de Schoendoerfer a une dimension funèbre. Je partage le pessimisme de Schoendoerfer. Je pense que pour la France, il est déjà trop tard et qu’il n’y existe plus guère de sentinelles à même de défendre ce qui doit l’être. Je pense que pour l’Occident tout entier la situation est inquiétante. Je pense aussi néanmoins qu’il est important que des écrivains, des penseurs, des cinéastes affirment encore les valeurs essentielles d’une civilisation qui fût grande précisément parce qu’elle incarna ces valeurs. Pierre schoendoerffer est de ceux-là.
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