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Les vertus du tabac


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Lance Pierre - samedi 13 décembre 2003


Connaissez-vous le nom de Thadée Staron ? Probablement pas. Ce fut un de nos grands chercheurs (et trouveurs !), aujourd'hui décédé. Quoique connaissant bien ses travaux et ses mérites, je n'ai pas pu le faire figurer dans mon livre « Savants maudits, chercheurs exclus » pour une raison simple : il n'était ni exclu ni maudit. En effet, dans toute carrière de scientifique se présente un jour une « fourche » de deux voies entre lesquelles il faut choisir. L'une est la voie de l'indépendance et du travail solitaire, semée d'embûches et de chausse-trappes, d'injustices et de déceptions, au bout de laquelle on peut parfois, mais c'est très rare, atteindre la gloire et la fortune… peu avant d'avoir un pied dans la tombe.

L'autre voie est celle qui consiste à s'intégrer dans un grand organisme public ou privé qui vous assurera un salaire confortable et une sécurité d'emploi, tout en vous fournissant le laboratoire et les moyens de mener vos recherches. Moyennant quoi vous ferez peut-être quelques découvertes sensationnelles, mais qui ne vous appartiendront pas en propre. Tous les brevets et bénéfices attenants reviendront à votre employeur. Quant à la gloire, elle ne dépassera guère une petite notoriété dans le milieu scientifique. Cela dit, pour un vrai chercheur de vocation, passionné avant tout par l'avancée des sciences, c'est une voie raisonnable. Est-ce à dire qu'il n'y trouvera aucune déception ? Certes non, la plus douloureuse étant que ses découvertes ne soient pas exploitées et que son patron, surtout si c'est l'État, les laisse dans un placard.

C'est dans cette seconde voie que s'était engagé Thadée Staron, docteur en médecine et vétérinaire, qui était en 1986 directeur de la Station des antibiotiques et des bioconversions de l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique).

Nourrir le monde

Il était alors à la pointe de la recherche française en biotechnologie alimentaire ainsi qu'en prophylaxie et thérapeutique agronomique, et si toutes ses découvertes étaient convenablement exploitées, le problème de la faim dans le monde serait bien moins dramatique. On lui doit notamment l'invention du catalyseur de panification qui permet de transformer en pain le manioc, la pomme de terre, le sorgho ou le maïs. On lui doit aussi une méthode améliorant la qualité de la viande par une injection de sels d'ammonium aux animaux de boucherie juste avant l'abattage. Ce procédé a un effet calmant sur les animaux et supprime leur angoisse, évite ensuite la rigidité cadavérique et permet une maturation instantanée de la viande, le désossage rapide des carcasses et une consommation immédiate dans une qualité hygiénique parfaite. Personne en France ne s'intéressa à ce procédé, mais les Belges l'achetèrent. Quant aux Argentins, premiers producteurs de viande mondiaux, ils payèrent à l'INRA, il y a vingt ans, pour l'exploitation du brevet, 25 millions de francs lourds (3 811 000 euros) sur lesquels, bien entendu, le Dr Staron ne toucha pas un kopeck. Ah ! c'était un scientifique « rentable » !

C'est en 1980 qu'il fit une découverte capitale… encore inutilisée, qui pourrait sauver nos producteurs de tabac, actuellement très inquiets. Il s'agit d'un procédé d'extraction des protéines du tabac qui permettrait de faire de cette plante un des grands fournisseurs mondiaux de protéines de qualité, tout en réduisant du même coup la toxicité du tabac à fumer, qui serait constitué de fibres déprotéinisées. Le Dr Staron déclarait à « L'Action vétérinaire » : « Le tabac comporte des quantités importantes de protéines cytoplasmiques de très haute valeur alimentaire. Leur valeur nutritive est supérieure de 20 % à la caséine lactique supplémentée en méthionine et de 40 % à celle du soja. Les rendements sont également assez exceptionnels ».

Vous vous demandez sûrement pourquoi on ne s'est pas précipité sur ce tabac vertueux. Le magazine scientifique « La Recherche » donnait cette explication en 1984 : « Pour les compagnies telles que Phillip Morris, Reynolds, American Brands…, le conditionnement des fibres déprotéinisées jeunes et peu toxiques ne pourrait se faire qu'en admettant la toxicité de leur produit traditionnel, ce qu'elles ne peuvent pas envisager ». Splendide, n'est-ce pas ? Ajoutons qu'un tabac non toxique ne rendrait pas le consommateur dépendant, ce qui serait très mauvais pour les dealers « légaux ». Toutefois, maintenant que la toxicité du tabac fumé est enfin de notoriété publique, peut-être y a-t-il un espoir qu'on utilise le procédé Staron ? Mais vous allez penser que je crois encore au Père Noël.


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