Lance Pierre - dimanche 16 janvier 2005
Monsieur le Premier Ministre, si je prends la liberté de vous écrire, bien que je n’occupe aucun poste de responsabilité politique dans mon pays, c’est que je voudrais contribuer, à ma modeste mesure, à éviter qu’un grave malentendu ne se développe entre nos deux peuples, à la suite des manœuvres irresponsables de certains dirigeants européens, et notamment du Président de la France.
Permettez-moi tout d’abord de vous exprimer ma conviction, que partage une large majorité de mes concitoyens, et probablement aussi une majorité d’Européens, qui est que la Turquie n’a pas sa place dans l’Union européenne. Et que non seulement elle n’y a pas sa place, mais que ce serait une calamité, tant pour les Turcs eux-mêmes que pour les Européens, que des Chefs d’État présomptueux l’y fassent entrer de force.
Veuillez croire, Monsieur le Premier Ministre, qu’il n’y a dans cette conviction nulle trace de xénophobie ni d’un rejet quelconque du peuple turc. Les vertus de vos compatriotes sont connues et appréciées : énergie, courage, force de caractère, puissance de travail et conscience professionnelle, toutes qualités que les chefs d’entreprise européens qui s’investissent dans votre pays, et notamment des Français, sont à même de constater. C’est pourquoi il serait dramatique qu’une méfiance et une animosité réciproques prennent consistance entre nos peuples, à cause des résistances légitimes des Français et des déceptions inévitables des Turcs, qui ne pourront manquer d’apparaître si l’on s’obstine à forcer les esprits.
Le monde moderne, nul ne l’ignore, est le théâtre d’un formidable développement des échanges, des transports, des communications, des migrations et des brassages de populations. Nul doute que cela soit positif sur le plan économique. Mais, si importante soit-elle, l’économie n’est pas tout. Et comme on dit chez nous : « L’homme ne vit pas que de pain ». Or, tous ces changements sont causes de bouleversements psychologiques dont on ne doit pas sous-estimer l’impact destructeur sur l’équilibre des individus, et par conséquent des peuples. Si nous voulons que cette mondialisation n’engendre pas l’errance anxieuse de multitudes déracinées, nous devons préserver l’homogénéité des ethnies, l’indépendance des nations, l’originalité des cultures, faute de quoi nous aboutirions à un monde chaotique et désespérant dans lequel nul ne saurait plus d’où il vient ni où il va.
L’Europe, vous le savez, se caractérise par une unité géographique, ethnique et culturelle que des siècles de conflits internes n’ont jamais entamée et qui acquiert aujourd’hui toute sa plénitude. La Turquie, héritière d’une Histoire brillante et riche, est l’un des joyaux du Moyen-Orient, mais elle n’appartient pas à la civilisation européenne et ne saurait tenter de s’y intégrer sans risquer de sérieux déboires.
Depuis un demi-siècle, l’Europe est confrontée à une pression migratoire venue d’Afrique et d’Asie qui compromet fortement son équilibre démographique et sa cohésion sociale. Dans les banlieues de ses grandes villes s’entassent des jeunes gens d’origine immigrée de deuxième ou troisième génération qui, coupés de leurs racines ancestrales et confrontés à des difficultés d’adaptation et d’intégration souvent insurmontables, aggravées par le chômage endémique, sombrent trop souvent dans la drogue et la délinquance ou se laissent embrigader dans des groupes de fanatiques à vocation terroriste. Voudriez-vous, Monsieur Erdogan, voir dans quelques décennies des adolescents d’origine turque nés en Europe aller grossir les rangs de ces désespérés, avec toutes les dérives haineuses et conflictuelles qui en découleraient ? Non, certainement, vous ne le voudriez pas. C’est pourtant ce qui se produira inexorablement si l’Union européenne accepte un jour l’adhésion de la Turquie. Aussi, je vous en conjure, montrez-vous plus lucide et plus sage que les présidents français, allemand ou américain qui poussent la Turquie à entrer en Europe, et qui font preuve ainsi d’une coupable imprévoyance. Retirez vous-même cette candidature chimérique pour laquelle on ne cesse d’exiger de votre pays des concessions de toutes sortes. Proposez plutôt un partenariat loyal, avantageux pour les deux parties mais qui ne demandera à aucune de trahir son âme et son avenir.
C’est dans cet espoir que je vous prie d’agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’assurance de ma haute considération.
Pierre Lance
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