Dumait Alain - samedi 15 mai 2004
Longtemps, « Les 4 Vérités » (titre créé en 1973) ont privilégié les réflexions à caractère économique. D’une part, parce que nos premiers abonnés furent, principalement, des « patrons » et aussi parce que c’était le terrain de prédilection des rédacteurs-fondateurs. Aujourd’hui, nous avons largement étendu le champ couvert par nos réflexions. La politique internationale nous interpelle chaque jour. Les faits de société font la « Une » de l’actualité. Les questions d’ordre moral sont déterminantes. Comme nous nous voulons ouverts à tous les courants qui traversent la droite politique, aussi divisée celle-ci soit-elle aujourd’hui, nous accueillons dans nos colonnes une diversité de points de vue. Y compris des positions qui ne sont pas forcément, intrinsèquement, celles de la rédaction elle-même. Gérer la diversité est toujours un peu compliqué et parfois source de confusion. C’est pourquoi, de temps à autre, il est utile de s’expliquer. Vous êtes nombreux à m’interroger pour savoir si, personnellement, je suis 100 % d’accord avec Guy Millière, si j’approuve totalement les positions athées de Pierre Lance ou si j’encourage les « provocations anti-chrétiennes » de Jean-Pierre Pagès-Schweitzer… Mon point de vue personnel, vous le trouvez chaque semaine à cette place, dans les colonnes de cette chronique. Évidemment, compte-tenu de la place réduite dont je dispose, je ne peux souvent traiter qu’un seul sujet. Je le fais toujours le plus franchement possible, indépendamment des positions de nos autres rédacteurs. Pour reprendre la terminologie employée par Jean-Pierre Pagès-Schweitzer (page 5), je suis un libéral conservateur (et je précise, pour plusieurs de mes correspondants, d’éducation et de tradition catholique) mais ouvert à beaucoup d’autres courants de la droite, que ce soient les athées spiritualistes, façon Pierre Lance, ou les libéraux libertaires, façon Pagès-Schweitzer. Car l’entente à droite, dont nous sommes aujourd’hui si éloignés, mais dont nous sentons bien en même temps qu’elle est si nécessaire, exige non seulement que les chefs politiques se parlent, que les organisations se rencontrent, mais aussi que les cultures s’affrontent, que les croyances se confrontent. Il me semble que les bons chrétiens doivent aussi savoir écouter les mécréants. Surtout quand ils sont intelligents !… C’était, en tout cas, jusqu’à présent, le comportement du plus grand nombre des intellectuels chrétiens.
Une horreur sélective
Il ne fait pas bon ces temps-ci, afficher quelque solidarité que ce soit avec le gouvernement américain de George Bush. Nos abonnés, néanmoins, ne seront pas surpris de voir Guy Millière, une fois de plus, se placer résolument de ce côté-là, au nom de la défense des valeurs d’un Occident chrétien de plus en plus menacé, notamment du fait de sa désunion. Qu’il y ait eu plusieurs dizaines de cas de mauvais traitements infligés à des prisonniers irakiens à Bagdad, à la prison centrale d’Abou Ghraïb, de sinistre mémoire, est un fait indiscutable : des photos numériques y ont été prises, apparemment par des soldats américains eux-mêmes, et envoyées à quelques correspondants, puis diffusées plus largement sur internet, y compris à destination de la plupart des médias. À noter : six mois au moins se sont écoulés entre les premières prises de vue et la diffusion des premières images, le 28 avril, par CBS. On veut nous faire croire qu’il s’agit d’un comportement général, banalisé. Mais les faits précis indiquent le contraire. Qu’il s’agisse de brimades ou même d’actes pouvant être qualifiés de tortures, les faits sont limités. Ils donnent la nausée. Mais, osons le dire, ils sont, au total, d’une ampleur de l’ordre de ce qui est sans doute inévitable dans de telles circonstances. A-t-on jamais vu une armée d’occupation de 160 000 hommes, confrontée à quelques hordes de terroristes sanguinaires (allant jusqu’à mutiler leurs victimes après les avoir écartelés, comme à Faludja), être en mesure d’éliminer de son sein les inévitables sadiques ou pervers qu’elle compte forcément ? La réponse est évidemment non. C’est si vrai qu’aucun conflit important, à la connaissance de tous les historiens, n’a su éviter de telles bavures. Il est facile d’ironiser une fois de plus sur « les forces du bien » et « l’axe du mal », si chers à la dialectique présidentielle américaine. Bien sûr, il ne faut pas trop idéaliser. Il n’y a pas que des saints dans le camp du bien. Et d’ailleurs, il n’y a pas que des diables dans le camp du mal. Mais, au-delà du scandale, la distinction demeure fondamentalement juste. Il y a certes des salauds dans l’armée américaine. Mais rappelons quand même que, du temps de Saddam Hussein, le dictateur donnait l’exemple et exécutait ou torturait lui-même ses opposants. Comme nous l’écrivions déjà, ici même, le 17 avril dernier, c’est vraiment « le bon moment pour nous réconcilier avec les États-Unis ». Car la situation qui résulterait d’un départ précipité d’Irak de l’armée américaine serait pire, pour tout le monde, que le désordre violent, mais relatif, qui caractérise aujourd’hui ce théâtre d’opérations. v
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