Milliere Guy - samedi 10 juillet 2004
Un nouveau domaine s’est trouvé ouvert pour la pensée économique au cours de la dernière décennie, un domaine qu’on pourrait désigner du nom de « capital culturel ». Le premier à avoir défriché ce domaine a été, il y a longtemps, Max Weber. Il y eut plus récemment mon ami Michael Novak et ce grand livre fondateur que fut « The Spirit of Democratic Capitalism », traduit en France sous un titre mutilé : Une éthique économique. Il y eut, bien sûr, La révolution capitaliste de Peter Berger, livre que j’ai traduit et édité voici une douzaine d’années. Sont venus ensuite des ouvrages cruciaux que tout « honnête homme » du xxie siècle commençant devrait avoir dans sa bibliothèque : la trilogie de Thomas Sowell, « Race and Cultures », « Conquest and Cultures », et « Migrations and Cultures », et, bien sûr, l’ouvrage de David Landes, « Richesse et Pauvreté des Nations ». Pour que la liste soit provisoirement complète, il faudrait ajouter, bien sûr, « Trust », de Francis Fukuyama, « Le conflit des civilisations » de Samuel Huntington, et les livres de Lawrence Harrison, « Underdevelopment is A State of Mind » et « Who Prospers ». Ce qui est au cœur de ce domaine est la découverte graduelle de ce que les règles qui permettent prospérité et liberté sont connues, et peuvent être définies en termes de droit et d’économie, mais ne peuvent se trouver appliquées dans une société et y fonctionner de manière optimale sans que d’autres paramètres ne soient pris en considération. Dans certaines sociétés, les règles pourront fonctionner pleinement, dans d’autres sociétés, le fonctionnement sera plus difficile, dans d’autres sociétés encore, le fonctionnement s’avérera impossible. La culture compte. Weber a montré les liens qui liaient l’émergence du capitalisme à l’esprit protestant. Novak a précisé que le catholicisme aussi pouvait servir de substrat à cette émergence et au déploiement de ce qu’il a appelé le « capitalisme démocratique ». Berger et Fukuyama ont expliqué de leur côté que la conception confucéenne de l’ordre permettait diligence et confiance, donc diminution des coûts de transaction. Landes a expliqué, lui, que si certaines sociétés étaient devenues riches, c’est parce que leur substrat culturel était un catalyseur de création de richesses, alors que si d’autres sociétés sont restées pauvres, c’est parce que leur substrat culturel y rend difficile, voire impossible, cette même création de richesses… Sowell expose, minutieusement et implacablement, qu’il existe des constantes, des invariants, que les êtres humains emportent avec eux où qu’ils se trouvent ensuite, et qui les conduisent à reproduire des comportements ancestraux. Huntington et Harrison, dans la même direction que Sowell, définissent des aires civilisationnelles et disent que le développement est possible dans certaines de ces aires, presque impensable dans d’autres aires. Dans un livre collectif dont ils sont les maîtres d’œuvre (et qui s’appelle précisément « Culture Matters », « la culture compte »), ils font un tour d’horizon d’où il ressort que l’Europe et ses extensions, Amérique, Australie, Nouvelle-Zélande ont été des lieux de l’essor économique pour des raisons logiques, tandis qu’Afrique sub-saharienne et monde musulman sont dans le sous-développement endémique pour des raisons tout aussi logiques. Entre les deux : l’Asie qui, si elle a su s’adapter remarquablement au capitalisme industriel devrait avoir bien davantage de difficultés à s’adapter au post-capitalisme en cours d’émergence… Harrison et Huntington définissent, en fait, plusieurs paramètres indispensables pour que le développement ait lieu. La définition légale des droits de propriété ne suffit pas, l’existence d’instances judiciaires stables non plus : il faut que les droits de propriété apparaissent légitimes aux populations concernées, et il faut que le juge se conçoive au service d’un idéal plus haut. La démocratie, bien sûr, ne suffit pas, elle non plus, et peut se transformer en plébiscite irrationnel au service d’un démagogue si l’idée de bien commun est absente. Il faut, en supplément, que l’être humain se conçoive comme un individu s’appartenant à lui-même et qu’il se conçoive comme un être capable de rationalité, d’efficacité et de responsabilité vis-à-vis de ce qui l’entoure. Il faut que l’être humain se conçoive capable de créer, donc capable d’autonomie et de critique. Il faut que l’être humain puisse se situer dans la durée et se projeter dans le futur. Les sociétés où tous les paramètres sont réunis sont rares. Celles où de nombreux paramètres manquent ont de profonds handicaps, et devront impérativement passer par un ajustement.
David Saul Landes Jean-François Sené Richesse et pauvreté des nations Albin Michel
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