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Liu Xiaobo : un prix Nobel légitime


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Milliere Guy - mercredi 20 octobre 2010

chine
Je n’ai aucune sympathie pour les institutions qui décernent le prix Nobel de la paix. Elles ont choisi comme lauréat, ces dernières années, une telle quantité d’imposteurs et de criminels qu’elles ont procédé à leur propre dégradation morale.

Un prix décerné à Mohamed El Baradei, Al Gore, Wangari Muta Maathai, Jimmy Carter, Yasser Arafat, Rigoberta Menchu, Mikhaïl Gorbatchev ou Barack Obama, peut difficilement être pris au sérieux.

Comme les horloges brisées qui donnent l’heure exacte deux fois par jour, il arrive néanmoins que le choix semble justifié. En ce cas, le prix Nobel de la paix se réhabilite un peu et place sous les projecteurs de l’actualité une cause légitime : c’est arrivé avec Lech Walesa en 1983, avec Aung San Suu Kyi en 1991, plus anciennement avec Mère Teresa, Elie Wiesel, Norman Borlaug, le père de la vraie « révolution verte », ou avec Carl von Ossietzky, résistant allemand sous Hitler dès 1935.

C’est ce qui se passe cette année avec Liu Xiaobo. Le prix ne peut briser les murs d’une prison. Il ne peut arrêter la main des bourreaux. Il ne peut pas arrêter une machine de guerre et de génocide lorsque ses rouages sont enclenchés (Ossietsky est mort dans un camp de concentration deux ans après le prix). Il ne peut pas susciter un changement de régime (Aung San Suu Kyi est toujours en résidence surveillée et la junte birmane est toujours au pouvoir). Il peut, parfois, contribuer à un ébranlement ou l’accompagner (exemple : Lech Walesa).

Nul ne peut encore savoir ce que sera l’effet du choix de Liu Xiaobo. Pour l’heure, celui-ci est incarcéré. Son épouse a été elle-même placée en réclusion. Mais le gouvernement communiste chinois ne peut rester insensible au message ainsi envoyé. La dissidence chinoise ne peut que se sentir encouragée.

Dans une société fonctionnant sur la base de la honte, et non sur celle de la culpabilité, cela crée inéluctablement un malaise et va conduire les autorités à considérer qu’elles ont perdu la face devant leur propre population et devant le monde. Alors que certains regardent vers Pékin et voient d’un œil embué la mise en place d’un modèle chinois de « capitalisme stable » grâce à un parti unique clairvoyant, cela rappelle que le régime est essentiellement et criminellement liberticide.
Cela rappelle aussi qu’il existe en Chine des aspirations à la démocratie, à la liberté de parler, de s’informer et d’informer. Cela peut conduire à s’intéresser de plus près au mouvement pour les droits humains qui a commencé à s’exprimer en Chine dès 1989, et qui, malgré la répression, n’a jamais disparu.

La Chine, depuis 1989, c’est le choix d’un développement économique accéléré qui fait l’impasse sur les droits les plus élémentaires des femmes et des hommes, et qui tente de fonctionner sur un mode militariste, autoritaire, nationaliste. C’est un fascisme asiatique à tonalités mandarinales confucéennes, et le sacrifice des campagnes au nom de la croissance urbaine. C’est un fonctionnement financier opaque, des droits de propriété qui peuvent ressembler à la prise d’otage, une attitude prédatrice vis-à-vis de la créativité occidentale qui va de pair avec une stérilisation de la créativité pour le peuple chinois. C’est une prétention à devenir une puissance dominante contre le libre marché et le libre choix.

C’est un pays graduellement confronté à diverses impasses : problèmes graves de pollution, baisse de la natalité, vieillissement accéléré de la population, supériorité du nombre d’hommes par rapport au nombre de femmes en raison de la mise à mort de nouveaux-nés de sexe féminin. C’est un allié des principales dictatures de la planète, de la Corée du Nord à l’Iran, de la Russie au Venezuela.

Ce qu’incarne Liu Xiaobo, c’est la possibilité d’une autre Chine, c’est une fissure dans l’édifice monolithique. C’est la charte 08, promulguée en 2008, et qui a recueilli plusieurs milliers de signatures dans un contexte étouffant de censure omniprésente. Et la charte 08, conçue sur le modèle de la charte 77 en Tchécoslovaquie communiste, renvoie à tous les textes fondateurs des idées de droit dans le monde moderne.
La Chine libre n’est pas pour demain, je le crains, mais la fissure est là, et défendre Liu Xiaobo, parler de la Charte 08, c’est aussi défendre la liberté de tous sur terre, et donner une chance à un futur plus ouvert et plus fécond.

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