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Lu dans la presse : L'omerta médiatique, une autre exception française ?


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Menou Pierre - lundi 23 mai 2011

dsk, 2012
Il faut lire l’interview de Dominique Wolton dans Le Journal du Dimanche du 21 mai pour avoir une idée du cynisme et de la mauvaise foi de la gauche. Au journaliste qui lui demande : « Les médias français doivent-ils faire leur autocritique pour n’avoir pas assez enquêté sur DSK ? », Wolton l’idéologue répond :

« Les Américains ont une folie de la transparence, mais tout ne doit pas être public. Eux-mêmes n’y succombent pas, heureusement. Même si un homme ou une femme trichent sur leur vie privée ou l’arrangent, cela n’autorise pas les journalistes à enquêter partout. La transparence peut être totalitaire. Le "droit à l’information" a lui-même des limites dans un univers saturé d’informations, où il peut très bien résonner avec le voyeurisme et la démagogie. La grandeur et le risque du métier de journaliste sont de ne pas tout dire. (…) Le droit de savoir peut virer au cauchemar. La photographie mise à la une du Financial Times, vendredi, montrant DSK dans sa cellule, est d’une perversité totale. »

Pervers aussi, ou cruels – l’avons-nous assez entendu ? – les clichés montrant DSK les menottes aux poignets. Nos commentateurs sont décidément de grandes consciences, qui ont des pudeurs de rosières dès qu’un puissant a des misères. On ne se rappelle pourtant pas qu’ils aient été aussi effarouchés lorsque Jean-Marie Le Pen, par exemple, fut pris à partie dans l’affaire de Carpentras, dans laquelle il n’était pour rien. Pas plus qu’on ne les a entendu protester lorsque le Président du conseil italien, Silvio Berlusconi, a été impliqué dans une affaire de mœurs concernant des mineures. C’est que Le Pen ou Berlusconi sont classés à droite, c’est-à-dire, par une curieuse inversion des situations évangéliques, dans le camp des maudits ; tandis que DSK, tout directeur général du FMI qu’il soit, est un homme de gauche, auquel les intellectuels de ce bord avaient d’ailleurs dressé une statue de présidentiable, voire tout simplement de président : à entendre une certaine presse, on a l’impression depuis quelques jours que l’élection n’était plus qu’une formalité.

Que dit Dominique Wolton de l’affaire qui vaut aujourd’hui à DSK d’être inculpé d’agression sexuelle et de tentative de viol sur une femme de chambre avec séquestration ? « Le viol est condamné et poursuivi dans tous les pays démocratiques, mais il n’y a pas en France, en Europe, cette hystérie sur les mœurs. Séduire n’est pas violer, et tous les Français ne sont pas des violeurs ! Je suis étonné par la violence de la presse américaine, qui confond le respect de la frontière privé-public avec une absence d’indépendance politique. »

Séduire n’est pas violer, mais violer n’est pas séduire, et c’est bien de tentative de viol qu’est accusé Dominique Strauss-Kahn… à moins que contraindre une jeune femme à une fellation et tenter de la sodomiser contre son gré n’appartienne, pour Dominique Wolton, au registre de l’amour courtois ? Certes, l’ancien directeur général du FMI bénéficie d’une présomption d’innocence ; mais c’est néanmoins sur ces bases qu’un tribunal américain l’a inculpé.

La réaction de Dominique Wolton et ses pareils – je pense notamment à Bernard-Henri Lévy dans Le Point, ou à Jean-François Kahn évoquant un « troussage de domestique » – montre simplement que si Dominique Strauss-Kahn avait été accusé en France, rien n’aurait filtré ; il est très probable que l’affaire eût été purement et simplement étouffée.

Une vraie proximité entre les puissants et les journalistes

La preuve : elle l’a déjà été. Une jeune femme, Tristane Banon, filleule de la deuxième femme de DSK et amie personnelle de sa fille, affirme que DSK a tenté de la violer. La mère de la jeune femme, Anne Mansouret, élue socialiste, confirme. Tristane elle-même a raconté, au cours d’une émission télévisée de Thierry Ardisson diffusée en 2007, qu’en 2002 elle avait dû se battre contre Dominique Strauss-Kahn qui tentait de la forcer, était déjà parvenu à dégrafer son soutien-gorge et avait tenté d’ouvrir son jean – or, le nom de DSK fut brouillé lors de la retransmission.

Un journaliste de Libération, Jean Quatremer, écrivit en 2007 un article sur le comportement de Strauss-Kahn avec les femmes – que le rédacteur en chef, Laurent Joffrin refusa de publier son article dans l’édition papier du journal : il parut seulement sur son blog Internet. En 2008, l’hebdomadaire Minute fit sa une sur l’histoire de Tristane Banon, sans être repris nulle part. La presse française, c’est l’omerta surtout lorsque sont mises en cause des personnalité de gauche : l’attitude de la presse fut toute autre lorsque Cécilia Sarkozy quitta le domicile conjugal. Et aucun crime n’avait pourtant été commis.

Dans Marianne, Jean-François Kahn, qui se félicite que tout ne soit pas tout dit, se souvient cependant : « Deux femmes célèbres m’ont raconté comment une personnalité politique de droite d’une très considérable importance leur avait quasiment sauté dessus, zizi à l’air, et je n’ai jamais jugé bon de publier la moindre ligne à cet égard. » A-t-il lieu de s’en féliciter ?

A propos de l’inculpation de Strauss-Kahn, une New-yorkaise, citée par Marianne, déclare : « En France, l’affaire serait passée à l’as. Chez nous, il arrive que la plus faible ait raison contre le plus fort. »

Les Américains ne nous comprennent pas : c’est ce qui ressort d’un article du Figaro du 20 mai : « Les médias français stupéfient l’Amérique. La presse américaine s’étonne du mutisme hexagonal sur la vie privée des hommes politiques. » Je comprends les Américains.

Les journalistes d’Outre-Atlantique disent « leur stupéfaction que les médias français ne se soient pas emparés des accusations formulées en 2006 par la parlementaire socialiste Aurélie Filipetti, qui avait accusé Dominique Strauss-Kahn de l’avoir assaillie en lui attrapant la poitrine contre son gré. Puis surtout de la supposée mésaventure de la jeune journaliste Tristane Banon, qui avait révélé dans une émission télévisée avoir été attaquée sexuellement par le ministre. Le nom de ce dernier avait été brouillé par la chaîne. "C'est quelque chose d’impossible aux Etats-Unis, les médias auraient cherché à en savoir plus, surtout qu’il était un candidat présidentiel », affirme la journaliste Linda Feldman, qui explique encore : « Les relations entre le pouvoir et les médias sont beaucoup plus conflictuelles et distantes aux Etats-Unis qu’en France, un pays hiérarchisé, où il existe une vraie proximité entre les puissants et les journalistes, beaucoup plus politisés. »

Politisés au point que les Français ne seront pas informés, avant 2012, des pathologies graves dont pourraient souffrir les candidats à la présidentielle. Pour l’instant Dominique Strauss-Kahn n’est qu’inculpé ; mais si l’on apprenait plus tard qu’il est sujet à des pulsions sexuelles incontrôlables et violentes, la presse aurait failli à sa mission d'information.


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