Menou Pierre - jeudi 18 mars 2010
« Les traders s’en sortent bien », titrait le quotidien gratuit Métro dans son numéro du 12 mars. Cette remarque traduit un sourd mécontentement à l’égard des banques, mécontentement auquel les généreux bonus octroyés aux traders fournissent l’occasion de s’exprimer, mais qui dépasse le cas de ces opérateurs de marché.
Cette rancune à l’égard des banques s’explique par le sentiment qu’après avoir demandé –et obtenu – le soutien de l’Etat, donc du contribuable, pour les aider à affronter la crise, elle n’ont changé ni leur « culture », ni leurs pratiques. Le seul changement notable, c’est que la dette publique qui pèse sur l’ensemble et sur chacun de nos concitoyen s’est encore alourdie.
Tel n’est évidemment pas l’avis des banquiers. A en croire Axel de Schietere, directeur d’un cabinet de recrutement de cadres financiers, interrogé par Métro, il y aurait « un vrai changement par rapport aux anciennes pratiques » et les banques françaises auraient été « beaucoup plus respectueuses des recommandations du G20 que les banques anglo-saxonnes ». Elles souhaiteraient « redorer leur blason auprès de l’opinion, quitte à payer les pots cassés avec leurs opérateurs de marché, qui risquent de partir à la concurrence »
Car les traders, ajoute Axel de Schietere, sont des gens précieux : « ce sont leurs activités, décriées par l’opinion, qui ont permis aux banques de retrouver des résultats positifs et de rembourser les Etats à qui elles avaient emprunté de l’argent. Si on se met à leur place, il n’y a pas de raison qu’ils ne soient pas récompensés pour leur travail. »
Mais qu’en penser si l’on se met à la place des milliers de chômeurs qui ont perdu leur travail, à la suite d’une crise financière et économique dont les banques ne portent certes pas toute la responsabilité – les Etats en ont aussi leur part –, mais que leur appétit de lucre et les risques qu’elles ont pris ont largement contribué à provoquer ?
Les traders n’ont « pas nécessairement » l’impression de se serrer la ceinture, admet Axel de Schietere. On veut bien le croire : les bonus versés par les banques françaises aux 7 500 opérateurs de marché s’élèvent pour 2009 à 1,8 milliards d’euros, soit une moyenne de 240 000 euros par trader. « On est à des niveaux d’avant-crise, mais pas de haut du marché : on est loin des meilleures années, mais cette année n’est pas la pire non plus », analyse Axel de Schietere.
On est à « des niveaux d’avant-crise », or la crise n’est pas terminée, loin s’en faut ; et si elle n’est « pas la pire » pour les opérateurs, cette année bien l’être pour bon nombre de pauvres bougres qui doivent en partie leur situation à l’éclatement d’une bulle financière à la création de laquelle les traders ont largement prêté la main.
On conçoit aussi que les petits épargnants ruinés par Natixis sur des produits présentés comme des placements de pères de famille et qui s’avérèrent toxiques apprécient peu d’apprendre que les 742 traders de cette banque vont recevoir 98 millions d’euros (soit une moyenne de 132 000 euros chacun), même si cette filiale des Caisses d’épargne et des Banques populaires précise que les primes et bonus sont « gelés » en attendant un redressement des comptes…
Les banquiers s’appliquent en effet à ménager l’opinion, en faisant valoir qu’une partie seulement des « récompenses » attribuées aux traders leur seront versées en espèces en 2010, le reste étant payé en actions au cours des trois prochaines années et conditionné aux performances. Mais ce n’est qu’une façon de donner le change : dans Le Parisien du 11 mars, Bruno Mazurier souligne que chez Natixis, par exemple, le redressement des comptes est déjà engagé puisque « les deux derniers trimestres ont été bénéficiaires » : les traders savent que les bonus ne resteront donc pas « gelés » longtemps.
« Ainsi, entre les appels à la modération et à la décence du chef de l’Etat et les pratiques destinées à empêcher les traders de partir vers la concurrence, les banques semblent avoir "coupé la poire en deux" », commente Bruno Mazurier.
Mais n’est-ce pas là que le bât blesse ? Au plus fort de la crise financière avait été épinglée la logique du « toujours plus » qui avait poussé les banques à prendre des risques abusifs et à investir dans des produits toxiques. Elles ne sont pas sorties de cette logique. Et l’on peut craindre que les mêmes causes ne produisent tôt ou tard les mêmes effets.
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